«Vous avez vécu une courte période de votre vie — au jour le jour sans vous poser de questions — dans d'étranges circonstances parmi des personnes étranges elles aussi. Et c'est beaucoup plus tard que vous pouvez enfin comprendre ce que vous avez vécu et qui étaient ces personnes de votre entourage, à condition que l'on vous donne enfin le moyen de démêler un langage chiffré.»
Si vous comprenez cette sensation particulière dans laquelle les souvenirs seuls ne suffisent pas, vous ne serez pas étonnés de découvrir l'obsession de Jean pour les détails d'un lointain passé. Il a à la main son vieux carnet de notes — notes succinctes, car à l'époque il n'était pas bien sûr de ce qui le poussait à écrire certaines choses et en laisser d'autres sombrer dans l'oubli — et il arpente Paris. Que cherche-t-il au juste? Une femme nommée Dannie ? Une bande un peu louche qui se réunissait dans le hall de l'Unic Hotel ? Une «sale histoire »? Un autre lui-même ? Ou quelque chose de plus construit qui tisserait des liens entre les événements et les personnages, entre l'encre noire et les brèches temporelles qui s'ouvrent sous ses pas.
Je lis Modiano pour la deuxième fois, et comme dans "Rue des boutiques obscures" j'ai aimé m'abandonner à l'errance. Bien sûr qu'on veut comprendre nous aussi. Trouver ce pont qui relie les époques. Mais le vrai délice chez cet auteur c'est ce tâtonnement qui vous arrache au présent, au tangible, à la structure. Aller quelque part, sans savoir vraiment où ni pourquoi. Sans être bien certain d'y trouver quelque chose, mais s'abandonner, s'absenter, disparaître dans la faille. Saisir un instant révolu qui ne nous appartient pas. Accepter que la magie opère dans l'incertitude.