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À l'instar de...
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le 12 oct. 2025
Il y a un certain panache à intituler son premier roman L’Histoire de la littérature. Heureusement, Xavier Chapuis n’a pas seulement du panache, mais aussi beaucoup d’humour pour désamorcer avec astuce ce qui pourrait être affreusement pompeux dans un livre intitulé ainsi. Le roman raconte comment son narrateur, Cyril Poirier, contrôleur de gestion au ministère des Finances, entre dans l’histoire de la littérature : pas avec son manuscrit, qu’il pense être son chef d’œuvre, refusé par toutes les maisons d’édition comme tout bon artiste maudit le doit, mais comme tueur en série. En descendant de sa chambre de bonne à Saint-Germain-des-Prés, cœur battant de la littérature française, il croise Philippe Sollers attablé à un café (à deux pas de Gallimard, donc), et lui confie en main propre son manuscrit :
Peut-être mon manuscrit ne lui était-il pas parvenu ? peut-être n’avait-il pas navigué jusqu’à l’anse de ses mains, filtré par un stagiaire frustré et sans talent qui, tel un douanier obtus confisquant une marchandise illicite, eût biffé mes paragraphes comme il eût éliminé une cargaison d’opium ? (p. 20)
Ce bon vieux Sollers, qui dirigeait de son vivant la collection « L’Imaginaire », le refuse d’office : « Ô Gaston, Claude, Antoine, j’implore votre miséricorde pour cette âme déchue ! Vous tapez à l’ordinateur ? Vous ne grattez donc pas à la plume sur du vélin ? » (p. 20-21). Humilié, Cyril se venge et l’assassine quelques jours plus tard. Je ne sais pas ce que Sollers avait en tête en intitulant son livre posthume La Deuxième Vie, mais sûrement pas celle que lui invente Xavier Chapuis : son narrateur fusionne avec le deuxième corps de l’écrivain – il sépare métaphysiquement l’homme Philippe Joyaux de l’écrivain Philippe Sollers – et devient lui-même Philippe Sollers, dont il voit et entend le fantôme. À eux deux, ils partent en roue libre et assassinent leurs grands contemporains : Modiano, Le Clézio, Kundera, Danzig, Houellebecq, Foenkinos… On regrette que la seule écrivaine citée (et tuée, donc) soit Amélie Nothomb. L’auteur s’en explique mais ne convainc pas vraiment (p. 134-137) : quid d’Ernaux, Despentes, Darrieussecq, Azoulay, Thomas, Angot ? Au moins, on ne lui reprochera pas de se délecter du féminicide, fût-il de fiction, comme un Raphaël Quenard – mais on sait depuis longtemps que la tradition française du grand-écrivain s’accorde aussi au féminin.
Chapuis sait se montrer mordant, aussi bien pour déboulonner les idoles que débusquer les fausses valeurs, mais ses critères sont assez flous : il ne lésine pas sur Foenkinos qui en prend pour son grade (p. 88, p. 104), mais si c’est pour sauver Jérôme Ferrari et surtout Laurent Gaudé dans le même paragraphe…
J’hésitai d’abord à prendre pour cible David Foenkinos, cependant en feuilletant sa bibliographie, je m’avisai que le pauvre garçon n’était publié que par le bon vouloir d’éditeurs en mal de succès commerciaux et j’en alimentai une forme de pitié (…) Jérôme Ferrari et Laurent Gaudé constituèrent de sympathiques lots de consolation. (p. 88)
Bien malin·e celui ou celle qui saura m’expliquer en quoi Foenkinos est une « vache à lait » plus profitable à Gallimard que Ferrari et Gaudé ne le sont à Actes Sud ! Mais passons. La mécanique romanesque rappelle celle d’un excellent premier roman de la rentrée passée, Marc de Benjamin Stock, avec qui L’Histoire de la littérature partage une filiation houellebecquienne : le personnage employé de bureau, fonctionnaire un peu minable, célibataire désespéré, croisant moult personnages réels que l’auteur n’hésite pas à maltraiter, avec un certain goût pour la chute et le calembour… Chapuis décrit d’ailleurs Houellebecq en un paragraphe, rappelant avec bonheur les pages de La Carte et le Territoire où il se mettait en scène lui-même :
Lorsque j’accédai à la tanière de Houellebecq, à vingt heures, treize minutes et quarante-trois secondes, je le découvris étendu par terre, nu sous une robe de chambre fripée, de même que s’il avait été sujet à des convulsions. Un mégot de cigarette pendait, agglutiné à ses lèvres, et une bouteille de vin renversée maculait la moquette glauque. (p. 77)
L’intention ironique du roman est soulignée par son écriture « baroque », surannée mais jamais boursouflée (il y a des imparfaits du subjonctif, et ça c’est super), et les dialogues attribués au fantôme de Sollers sont vraiment marrants – peut-être moins pour les sollersiens. Toutefois, ce qui me retient d’aimer sans réserve ce premier roman au demeurant fort divertissant, c’est que je n’y perçois pas de vision du monde ou de la littérature. La conclusion est un peu décevante : à la fin, c’est Yann Moix qui gagne. Et ce n’est pas supportable.
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