L’intrigue de ce court roman, située dans le quotidien d’une petite ville américaine des années 1940 dans l’Ohio, aborde des thématiques très intéressantes et politiques : la dévaluation des personnes noires par rapport aux personnes blanches, notamment d’un point de vue esthétique, la violence intrafamiliale et conjugale, et l’inceste. La plume de l’autrice, si particulière et saisissante, avait donc tout pour rendre ce roman incontournable. Pourtant, la multiplicité des points de vue vient, à mon sens, perturber l’unité de l’intrigue et nous éloigner des thématiques les plus lourdes, notamment l’inceste. Si la dénonciation de la violence sexuelle ne fait aucun doute, les bribes d’histoires personnelles des deux pédocriminels (Cholly et Soaphead Church) viennent brouiller la focale et nous n’avons que peu accès aux ressentis de Pecola, personnage attachant que j’aurais aimé voir plus développé. Je comprends l’intérêt de ce silence, qui retranscrit l’invisibilisation des victimes perpétrée par la communauté. De plus, le rêve de Pecola, d’avoir les yeux les plus bleus, vient certes souligner la détestation de soi qu’elle a intériorisée, mais vient peut-être aussi un peu minorer le caractère patriarcal de la violence qu’elle subit, qui s’ajoute à la violence raciale, elle aussi bien réelle.
La fin du texte laisse ainsi une impression d’incomplétude, et l’intrigue, si riche, aurait à mon sens gagné à être plus développée, avec une focalisation plus régulière sur Pecola et même sur Claudia.
6.5/10