La Croix de la rédemption est un recueil d’essais de James Baldwin, la première traduction en français de The Cross of Redemption, paru aux États-Unis en 2010. Il a fallu attendre 14 ans pour que soit publié en français ce recueil de textes admirables de Baldwin, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Et encore : pour des raisons inexplicables (et inexpliquées), plusieurs textes de l’édition originale ont été écartés. On reviendra sur ce choix absurde et sur d’autres bizarreries de la traduction, qui ne font pas honneur à l’éditeur, Stock, manifestement peu soucieux de rendre justice à un livre majeur de Baldwin.
Ce recueil de textes variés, qui relèvent – à part le dernier, qui est une fiction – du genre de l’essai (qu’il s’agisse d’articles, de conférences, de portraits, de lettres ouvertes…), couvre principalement les années 1960 à 1980, soit trente ans d’une vie d’auteur activiste. On y retrouve les thèses familières de Baldwin sur le racisme structurel dans son pays, conséquence du mensonge fondamental qui empêche l’Amérique de se connaitre elle-même, de se reconnaitre elle-même, par la négation de son histoire et du fondement racial de cette histoire au profit d’une illusion sur l’origine d’une nation prétendument libre et démocratique. Mais quelle est cette liberté qu’on proclame pour l’enlever à l’autre – esclaves et descendants ségrégués à l’intérieur du pays, peuples opprimés à l’extérieur ? « Leur conception de la liberté repose sur une gymnastique si épuisante, pour ne pas dire défensive, qu’elle finit par se réduire au simple effort d’empêcher les autres de pénétrer dans leur jardin » (p. 426) – cette petite citation avait juste pour but de faire résonner ici un peu de ce style inimitable de Baldwin, qui traite de questions d’une extrême gravité, avec une acuité radicale et toujours un esprit caustique qui se traduit dans des formulations souvent saisissantes.
C’est au prix d’un effort pour se libérer de cette illusion mortifère que le « problème blanc » (titre d’un essai) pourra être réglé et qu’il n’y aura plus à parler de « problème noir », comme on le faisait à l’époque. C’est bien un effort : au lieu de fabriquer le Noir comme figure de peur et de rejet, les Blancs auront à se confronter à leurs propres angoisses et contradictions, pour sortir de l’aliénation où les tiennent les mensonges qui évacuent la réalité historique et actuelle. Cet effort, ce sera aussi celui des Noirs, qui doivent, curieux renversement des choses, accompagner les Blancs dans leur libération, pour qu’enfin une nation commune puisse se construire. Cela implique « une réelle reconnaissance de l’autre, un réel respect pour lui et sa condition. L’autre n’est plus autre : […] l’autre, c’est nous-même. Il n’est absolument rien, à ma connaissance, de plus déchirant ni de plus douloureux que cette révélation. » (p. 427) Telle est la « croix de la rédemption » : la croix que porte tout individu – l’artiste et le militant au premier chef, mais également toute personne concernée – pour atteindre une vérité difficile qui lui apportera la rédemption de la liberté. Les mots ne sont jamais anodins chez Baldwin et son recours constant au vocabulaire religieux, comme à la rhétorique des prêches, est un hommage à l’importance d’un tel discours dans l’histoire des États-Unis (et à la sienne propre, puisqu’il a été prédicateur baptiste à 14 ans) en même temps qu’un détournement au profit d’une vision politique radicale (ce que permet son athéisme conquis à la fin de son adolescence).
Cette radicalité ne faiblit pas avec le temps ; elle n’augmente pas non plus, car la radicalité théorique et éthique de Baldwin est d'emblée sa marque de fabrique. Mais elle gagne avec le temps une manière qui la ramène à une épure et la font ressortir comme un diamant – dont elle a tout le tranchant. Et il est remarquable que l’on retrouve à toutes les étapes de sa vie un style qui emporte l’adhésion, quand ce que Baldwin présente souvent lui-même comme des paradoxes deviennent des évidences vu la puissance de sa démonstration. C’est que ce style n’est pas un ornement, mais accompagne la démonstration elle-même, comme dans l’usage saisissant des pronoms :
– le je peut désigner le Noir depuis la Traite jusqu’aux lois ségrégationnistes alors en vigueur, opposé à un il ou un vous qui l'exclut ; par exemple p. 209 : « Alors que vous êtes venus d’Europe volontairement, j’ai été kidnappé et ici mon histoire a été détruite » ; p. 270 : « Ils m’ont lynché, ils m’ont brûlé, ils m’ont castré » ;
– mais le nous peut désigner l’ensemble des Américains, dont l’auteur assume sa part d’histoire ; par exemple, p. 171 : « À l’époque où nous avons atteint ces rivages, il existait un groupe de personnes qui n’avaient jamais entendu parler de machine ou, autant que je sache, d’argent – ce dont nous avions, nous, entendu parler. Rapidement, nous les avons éliminées ; nous les avons assassinées. Je parle des Indiens, au cas où vous n’auriez pas compris » ; p. 203 : « Cela a à voir avec la véritable histoire de ce pays – l’histoire de nos relations avec les Mexicains et les esclaves »).
Ce jeu pronominal est l'une des manifestations d'une langue qui ouvre la possibilité d’une communauté réconciliée, au prix d’une vérité brutale, exprimée parfois dans des termes crus, mais qui sonne aussi comme un vibrant appel à l’amour tout au long du recueil.
L'ouvrage est présenté (de belle manière) par l’écrivain afro-américain Randall Kenan (mort en 2020), éditeur de l’édition originale. Dans l’édition française, la présentation est précédée d’une excellente préface, écrite par l’écrivaine franco-camerounaise Léonora Miano, qui semble emprunter avec succès à la verve de Baldwin pour rappeler aux lecteurs français que les thèses de Baldwin ne sont pas exotiques mais aident, pour qui le veut bien, à comprendre le rapport de la France à ses Noirs. Préface bienvenue, dont il faut créditer l’éditeur, car elle jure avec les introductions aux ouvrages de Baldwin parfois étonnamment fades, eu égard à la puissance de l’écriture de ce dernier.
Malheureusement, d’autres choix de l’éditeur sont moins pertinents ! Revenons d’abord sur l’absurdité de ne pas traduire certains textes de l’édition originale, à savoir les critiques littéraires, préfaces et postfaces, soit deux sections complètes de cette dernière (environ 70 pages), outre, pour des raisons encore plus mystérieuses, un texte de la première section, « The Uses of the Blues ». L’éditeur en informe simplement le lecteur dans une note (p. 29), sans donner aucune explication à son choix. Il est vrai qu’il aurait été difficile d’en trouver une vraisemblable, quand la présentation du livre insiste sur la qualité et l’intérêt de ces textes, ce qui oblige l’éditeur à rappeler (notes p. 40 et 42) ce choix curieux et regrettable.
Était-il pourtant sans intérêt pour un lecteur français de disposer de la critique que fait Baldwin de La personne et le bien commun de Jacques Maritain ? Ou de celles d’œuvres de Gorki, auxquelles la présentation fait allusion ? Ou d’œuvres moins familières, celles par exemple de James M. Cain, que Baldwin descend en flamme, avec la verve féroce dont il sait être capable ? Cet article particulièrement pouvait être intéressant pour qui connait l’essai fameux de Baldwin de 1949, « Le roman protestataire de tout un chacun », repris en ouverture de Chroniques d'un enfant du pays, où il étrillait La Case de l’oncle Tom et, de façon plus inattendue, Native Son de Richard Wright, qui fut un temps son mentor et l’un des représentants les plus célèbres de la littérature noire américaine : dans ce texte, une féroce allusion est faite à Cain – qu’éclaire parfaitement l’essai (écrit en 1948) qui lui est consacré dans la version originale de La Croix de la rédemption. Et même les œuvres encore plus ignorées d’un public francophone pouvaient l’intéresser, simplement pour la splendeur du style de Baldwin, ce dont on peut faire l’expérience dans la lecture de son recueil Le Diable trouve à faire, passionnant à lire même quand on n’a pas vu les films ou les livres dont il parle.
Autre problème de l’édition : l’arbitraire des choix d’informations données au lecteur français. L’éditeur a tantôt fait le choix de traduire les présentations du texte en anglais, d’autre fois de donner des indications propres à un lecteur moins connivent que celui envisagé par l’auteur. Mais l’absence de systématicité est curieuse. Il est par exemple difficile de simplement comprendre le propos de Baldwin si l’on ne sait pas que tel texte est une conférence et à qui celle-ci s’adressait : c’est le cas, par exemple, de « La lutte de l'artiste pour l'intégrité » ou de « Nous pouvons changer ce pays », deux textes majeurs, qui ne bénéficient d’aucune introduction. Et quand il y en a une, elle est souvent incomplète : par exemple, le texte « Géraldine Page : oiseau de lumière » est strictement incompréhensible si l’on ne sait pas que Baldwin a été l’assistant de Kazan dans la mise en scène dont il est question dans ces pages – ce qui n’est pas dit dans l’introduction (propre à l’édition française), pourtant assez fournie de détails sans nécessité. Et l’information est donnée dans une note à un article de la fin du livre (p. 371), note qui renvoie… à l’article sur Géraldine Page !
Et que dire de la note de la p. 430 ? Dans sa lettre à Desmond Tutu, archevêque du Cap, parlant de l’inaction des pays occidentaux pour mettre fin à l’Apartheid, Baldwin note ironiquement : « Toutefois, vous avez dû par moments être frappé [j'enlève le s de la traduction], comme je l’ai été, par la véhémence des dirigeants occidentaux (en tête desquels celui qui est formellement mon représentant en France) concernant la liberté et la démocratie dans le monde. » À la fin de la parenthèse, un appel de note précise : « La France, où vit Baldwin, est alors sous la présidence de François Mitterrand ». Voilà Mitterrand promu représentant en France de Baldwin – quand il s’agissait bien sûr de l’ambassadeur américain en France, Evan Galbraith, qui s’était alors distingué en jugeant déplacée la présence au gouvernement de membres du Parti communiste, dont il appelait de ses vœux la mise hors la loi…
Il est pénible que la traduction trahisse Baldwin de façon presque absurde. Comme, par exemple, dans celle de l'anglais « populace ». On trouve ce terme trois fois dans l’œuvre originale ; dans la traduction française, il est traduit une fois (p. 228) par « population », ce qui est assurément pertinent, mais deux fois (p. 57 et 66) par « populace », ce qui est absurde, vu la connotation extrêmement péjorative du mot en français, que le mot anglais n’a pas (même si, selon le contexte et le locuteur, il peut charrier une certaine condescendance) ; le choix de ce mot « populace » en français donne à lire un mépris de la part de Baldwin, qui va contre sa pensée, son style et la logique de ces deux passages : dans l’un, le premier texte de l’ouvrage, intitulé « La culture de masse et l’artiste créateur » (« Mass Culture and the Creative Artist »), il est question de masses – comme on parle de mass-médias et un terme adéquat aurait été « le public » ; ce pouvait être aussi une traduction pertinente dans le deuxième passage, un discours dans un forum sur « Le nationalisme, le colonialisme et les États-Unis » quand il est question de la confusion du sens des mots dans ce public, dans la presse, dans l’élite. D’autres traductions étaient possibles (tout simplement le neutre « population », comme dans l’occurrence citée plus haut, ou « les gens », voire « la masse », pourquoi pas (quoique ce soit plus risqué).
Non seulement recopier trois vers de Shakespeare dans la traduction de Bonnefoy (p. 148) ne se fait pas sans erreur, mais le nombre de contresens est étonnant. Tellement évidents qu’ils me sont apparus… dans le français même, eu égard au contexte. Par exemple, dans cet extraordinaire passage (p. 87 sq.) où Baldwin parle de deux pièces d’Edward Albee (La Mort de Bessie Smith et Le rêve de l'Amérique, deux titres laissés en anglais dans la traduction française, alors que leurs traductions en français ont été depuis longtemps publiées), on peut lire : « Je n'aime pas – au théâtre, en tout cas – que mes douillettes attentes me soient retirées de sous les pieds ». Si l’on reconnait l’humour de Baldwin, on n’y retrouve pas du tout son rapport ordinaire au théâtre, à l’art, à la vie ! D’autant que, dix lignes plus haut, il parlait des « objectifs du théâtre, qui sont d’instruire par la terreur, la pitié, la joie et l’amour » et qu’il termine le paragraphe dont il est question par ces mots : « Ces deux pièces […] m’ont bel et bien mystifié, enragé, amusé et horrifié. » C’est cette contradiction entre la phrase commençant par « Je n’aime pas » d’un côté et, de l’autre, son contexte et plus généralement la pensée de Baldwin, qui m’a incité à aller voir l’original. Où il est écrit : « I don’t mind – in the theater, at any rate – having my cozy expectations swept out from under me » – soit exactement le contraire de la traduction proposée, qu’il faudrait remplacer par quelque chose comme : « Cela ne me gêne pas, au théâtre en tout cas, de voir mes confortables attentes balayées ».
Mon insistance sur ces défauts de l’édition française n’était qu’une protestation devant un choix d’édition paresseux, qui ne me semble pas à la hauteur de l’immensité de l’écriture de Baldwin, qu’on entende par là sa rhétorique, son style, sa pensée, son éthique. Mais, malgré les faiblesses de l’édition, La Croix de la rédemption offre au lecteur francophone l’occasion précieuse de se confronter à une œuvre d’une intensité rare qui livre une parole radicale et libératrice.