La Curée
7.4
La Curée

livre de Émile Zola (1871)

Dans sa préface, Zola souligne le côté moral qu'il a voulu donner au deuxième tome de la saga des Rougon-Macquart, côté dont il regrette qu'il ait été mal perçu par ses contemporains. Sans doute ont-ils été plus frappés par l'incroyable capacité de l'écrivain à nous plonger dans la société qu'il dépeint, et ont-ils cru y déceler une forme de complaisance. À lire aujourd'hui La Curée, le côté moral que revendique Zola semble daté voire fautif (quelques références à la féminisation de la société...) lorsqu'il s'exprime à haute voix. Fort heureusement, cette remarque ne concerne que de rares passages, et Zola paraît avoir privilégié une morale par la fiction que chaque lecteur peut s'approprier, plutôt qu'un discours moralisateur. Pour apprécier véritablement le fond de La Curée, il faut passer outre les situations scabreuses que l'auteur s'est toujours plu à mettre en scène pour aller au plus profond de sa substantifique moelle.


La Curée repose sur la notion de valeur, qui est finalement assez peu évoquée dans le roman. Certes le prix des choses, et leur signification sociale sont souvent mentionnés. En revanche, on les désigne très peu par le terme de "valeur". Et pour cause, il ne faudrait pas les confondre avec les valeurs morales et personnelles qui elles, sont littéralement absentes. Et cette absence se fait ressentir avec d'autant plus de force qu'elle affecte différemment les deux personnages principaux du roman.


Aristide Saccard et son épouse Renée sont les deux versants complémentaires d'une même époque, celle du début des années 1850 sous le 2nd Empire. Deux êtres qui symbolisent deux rapports différents et pourtant si proche avec cette période de l'histoire de Paris que Zola dépeint comme décadente. Le premier y voit le terreau propice pour y croître, là où la seconde se fane à grande vitesse. Elle évolue dans les salons fermés du microcosme parisien, quand lui se choisit la ville entière pour terrain de jeu. Les pieds dans la boue, il arpente les rues en pleine métamorphose quand elle cherche à étouffer son ennui dans la soie de ses draps.


Renée, c'est une femme fragile, frappée d'un drame originel qui la précipitera dans l'environnement le plus néfaste pour sa personnalité (on se rappelle le côté naturaliste du roman). Lorsqu'on la découvre, elle est riche, mais s'ennuie de sa richesse. Elle rêve à une vie de bourgeoise apaisée loin de l'excitation mondaine de la capitale, mais ne peut résister à se précipiter à la moindre grande soirée. Renée est vide mais ne le sait pas, ou ne veut pas le savoir. L'absence de valeurs pour l'aider à se créer une existence se fait ressentir cruellement. Aussi Renée croit-elle pouvoir donner une consistance à sa vie en embrassant pleinement les moeurs dépravées de son époque. Dans une société cynique où tout est nivelé, Renée cherche à se construire négativement en poussant le plus loin possible l'humiliation de sa personne. Car construire sur la négativité, c'est toujours construire. Et pour Renée cela vaut mieux que son vide intérieur qui se manifeste par l'ennui. L'humiliation suprême, elle va la rechercher dans sa relation incestueuse avec son beau-fils Maxime. Deux déclencheurs à cela. Tout d'abord le désir sexuel insoutenable, brillamment décrit par Zola, qui trouve sa plus belle scène dans la serre de la demeure de Saccard. Dans cette jungle luxuriante mais fausse, à l'atmosphère étouffante, les plantes exotiques sont autant d'illustrations de ses fantasmes érotiques faits de beauté florale, de mystère, et de venin. Ce désir l'emplit chaque fois qu'il s'empare d'elle et lui fait oublier son vide intérieur à défaut de le combler (car un désir est toujours aspiration à ce que l'on ne possède pas). L'autre déclencheur, c'est la honte ressentie à passer du statut de belle-mère à celui de maîtresse quelconque, honte qui l'éclabousse lors de la scène du peigne dans le restaurant où elle couche avec Maxime pour la première fois. Cette honte produit en elle une révolte, elle refuse de se voir déclasser de la sorte. Or une telle révolte pourrait-elle se produire si elle n'était rien du tout ? Si elle a honte de compter parmi les maîtresses de son beau-fils, n'est-ce pas parce qu'elle est différente, qu'elle vaut mieux ? Parce qu'elle vaut quelque chose ? Renée préfère donc une relation incestueuse qui lui donne l'illusion d'exister à l'ennui qui la renvoie à sa personnalité nulle. À partir du moment où elle entame cette relation, Renée ne cherche qu'à en accentuer le côté scandaleux, en y ajoutant des mystères inexistants, en le mettant en scène symboliquement aux yeux de toute la société (hilarante scène du mythe de Narcisse), ou encore en allant quasi-nue à un bal masquée. Jusqu'à l'aveu final, celui où son époux découvre la vérité. Or tous ses fantasmes s'effondrent dès lors qu'elle découvre que celui-ci n'en a que faire, de même que les mondains trouvent sa nudité plus amusante qu'autre chose. Si elle ne parvient pas même à scandaliser par cette humiliation ultime, que reste-t-il d'elle ? Renée humiliée, c'est Renée qui vaut quelque chose. Renée ignorée, qu'est-ce donc ? Une femme nue, vide, sans valeur. Une fleur qui n'a plus qu'à disparaître sans avoir éclos.


De son côté, Saccard se fiche de savoir s'il a des valeurs ou s'il est purement et simplement vaniteux. Il a trouvé son moteur dans le sang des Rougon, à savoir les richesses faciles et immédiates ! S'il est plutôt habile dans sa tâche et réussit à grimper les échelons de la société très rapidement, il a un autre souci. Il ne comprend plus la valeur de l'argent. La vanité de Saccard, au sens de vide, c'est qu'il lui serait très facile d'accumuler des sommes astronomiques, mais que cela l'ennuie. Saccard ne peut se contenter d'être riche, il a besoin en plus de cela de monter des plans complexes pour amasser ces sommes. Zola reprend ici le style ultra précis et détaillé qui faisait la force des petites intrigues de La Fortune Des Rougon. Cependant cette fois-ci, ce style est au service du rien, puisque Saccard n'a pas besoin de toutes ces complications pour parvenir à son but. Ce dernier a besoin pour se sentir vivant d'être sur la corde raide, toujours au bord de la faillite tout en étant riche à millions, comme si le danger le faisait se sentir vivant. Ses comptes sont à l'image de sa personnalité. Fondés sur de pures spéculations (tout comme Saccard n'était que le produit des rêves de sa mère), ils sont vides tout en donnant l'impression de constamment déverser des flots de pièces d'or sur la ville.


Face à l'avènement de ce nouveau Paris, l'ancienne ville meurt. Renée doit faire face à son père, vieux bourgeois qui a fait la Révolution et qui a choisi de se couper du monde en s'enfermant dans son appartement sombre de l'île de la cité, partie de Paris épargnée par les bouleversements haussmanniens. Elle craint cette statue du commandeur silencieuse qui semble l'accabler de reproche chaque fois qu'elle lui fait face. Au contraire, Saccard se rit bien des rues de Paris qu'il éventre, et des ruines des petits appartements où tant de Parisiens ont pu fonder le début de leur fortune à la sueur de leur front. Des deux personnages, un seul survivra à cette époque.


Contrairement à La Fortune des Rougons, qui offrait une bouffée d'oxygène idéaliste bienvenue à travers les personnages de Miette et Silvère, La Curée n'offre pas d'autres échappatoires que celle d'étouffer dans la dépravation avec Renée ou de triompher par le vice avec Saccard. Voilà peut-être pourquoi les contemporains de Zola n'ont pas su voir la morale de cette histoire...

IanCher
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le 25 nov. 2015

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IanCher

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