Je ne connaissais Annie Ernaux que depuis son obtention du Nobel de littérature et je ne m'étais jusqu'à aujourd'hui jamais penché sur l'une de ses œuvres par faute de temps et d'intérêt. C'est à la suite de la lecture d'un livre de la philosophe Chantal Jacquet, Les transclasses ou la non-reproduction, où cette dernière utilise à plusieurs reprise des œuvres d'Annie Ernaux comme illustrations de son propos à propos des transclasses que j'ai eu envie de me plonger dans celles-ci.
Chantal Jacquet utilise la honte comme illustration du fait que le modèle familial enferme et cloisonne l'imaginaire des enfants au point que ces derniers n'en imaginent et ne se projettent pas dans un autre. Comme le dit Annie Ernaux:
Je vivais à douze ans dans les codes et les règles de ce monde sans pouvoir en soupçonner d'autres.
C'est exactement ce que raconte ce livre. Celui-ci commence par le récit d'un accès de colère du père d'Annie Ernaux où ce dernier tente de tuer son épouse alors que l'auteure n'a que douze ans. Ce genre d'évènement serait traumatisant pour tout enfant de cet âge mais l'auteure va plus loin pour montrer en quoi celui-ci brise l'innocence de la jeune fille en lui faisant comprendre que ses parents ne correspondent pas à l'idéal qui est véhiculé par son milieu. En effet le roman est en grande partie consacré à la description des codes sociaux qui régissent la vie d'un bourg dans la société d'après-guerre. Or il ressort de ceux-ci qu'ils tendent à mettre sur un piédestal un certain idéal (celui de la famille bourgeoise catholique de province) et à jeter l'opprobre sur ceux qui ne le respectent pas (les non-croyants, les vieux célibataires, les mères filles, les alcooliques etc) et c'est là que cette tentative de meurtre est un déclic pour la jeune fille car elle va mettre en lumière que ses parents ne correspondent pas à l'idéal qu'on lui a inculqué à révéré. S'en suit une honte (celle du titre) qui correspond au fait que l'ensemble des habitus développés chez elle reprouvent sa famille d'où une profonde haine de soi qui ne veut pas partir.
Le récit se lit très bien, les descriptions sont tout autant intéressantes que plaisantes à lire et on est touché par le récit de cette enfant prise par le honte.