"Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l'après-midi."
Ainsi s'ouvre La Honte. Sacrée ouverture, on en conviendra. Exposition clinique (un dimanche de juin, au début de l'après-midi) ; simplement factuelle. Et quel monde ne s'ouvre-t-il pas sur un tel incipit!
La Honte du titre, c'est plusieurs choses : le sentiment d'une petite fille, en passe de devenir grande ; celui de la fille des épiciers du coin, face à ses camarades d'une classe plus élevée ; celui que met en valeur l'incipit, quand le noyau familial cesse d'être un modèle pour une petite fille : si elle ne peut pas parler de quelque chose concernant ses parents, n'est-ce pas, en quelque sorte, en avoir honte?
Et puis La Honte, c'est le témoignage d'une époque. C'est l'avantage de l'auto-fiction : l'approche sociologique et documentaire lui est inhérente. Annie Ernaux se souvient d'une France qui n'existe plus, et la restitue dans ses phrases. Ici une France du début des années 1950, encore marquée par la guerre, pleine de bâtiments éphémères, rudimentaires. C'est que nous sommes en Normandie, une région qui a, logiquement, payé un lourd tribut lors de la guerre.
Finalement, l'événement annoncé n'aura que peu de conséquences : le couple continuera sa vie, comme si de rien n'était. Mais pour l'enfant Annie, c'est le choc, le traumatisme. Désormais, elle vit dans la peur de ce qui pourrait advenir, qui sait, lorsqu'elle est dehors, ce qu'elle pourrait découvrir en rentrant? Un traumatisme qui justifie la première phrase du roman, comme une blessure qu'on s'autoriserait enfin à sonder.
Mais finalement, la honte est un sentiment universel : le lecteur pourra aussi bien s'identifier au personnage de cette jeune Annie, dont Annie Ernaux, quarante ans plus tard, cherche à analyser les pensées, et c'est comme si elle cherchait à comprendre les motivations d'un personnage de roman. Car elle n'est plus cette petite fille, et c'est comme si elle ne l'avait jamais été.
Là réside, principalement, la fiction.