J'ai acheté ce livre lors des journées de l'Histoire de Blois, où il avait été primé. J'ai été très frustré, à quelques places près, de ne pas pouvoir assister à la conférence de l'autrice. Trois ans après, j'ai enfin lu ce livre.
Un beau livre, qui tord le cou au stéréotype du Mongol qui détruit tout sur son passage, impose une pax Mongolica allant de la Corée à la Bulgarie et qui se serait amolli au contact des sédentaires, laissant l'empire se déliter.
Juste au titre, je m'attendais à un livre sur le quotidien au sein d'une horde mongole, ou quelque chose du genre. Rien de tel.
(Je rédige hélas cette critique un mois après, de mémoire. Désolé, ce ne sera pas aussi frais que cela aurait pu être, mais au moins je ne parlerai que ce qui m'en est resté).
D'abord, ce n'est pas une histoire de l'empire mongol. C'est l'histoire entre le XIIIe et le XVe siècle, d'une des quatre branches des genghiskânides, les Jochides, descendants de Jochi (les autres fils étant Chagatay, Ögödei et Tolui). En gros, une branche qui se retrouva à contrôler la steppe occidentale, au contact avec la Sibérie au nord, ce qui sera plus tard l'Ukraine, la Russie, la Bulgarie et la Roumanie à l'ouest, le Caucase au sud (vers les grandes villes de la route de la soie comme Samarkande et Boukhara, et l'est on s'en fout, c'est grand.
Le plan est chronologique et le livre est dense, car il suit l'évolution politique du pouvoir mongol, et la manière dont il parvint à s'articuler avec ses conquêtes. Vous risquez peut-être, vers la fin du livre, d'avoir le tourni si vous avez du mal à suivre les histoires de succession.
Ce qui m'amène aux annexes. L'arbre généalogique fourni vous sera d'une aide relative. Il y a en revanche un glossaire très utile, un index à la fin, des notes de bas de page très fournies, et hélas pas de chronologie qui permettrait de s'y retrouver. Mais le livre est agréable à lire.
Bon, qu'apprend-on ?
Que Genghis Khân fut surtout un génie politique, qui réussit à unir les Mongols en généralisant autour de sa personne l'institution du keshig, une garde à son service permanent, qui ne pouvait être recruté dans sa famille.
Que cette puissance était tempérée par la consultation régulière des différentes hordes, regroupées à la saison de vélage des juments (celle où l'on boit l'arak, le lait de jument fermenté) lors d'assemblées appelées quriltai.
Que les Mongols ont appris en Chine la guerre de siège, et qu'en comparaison les villes du Moyen Orient, mal fortifiées, étaient de la blague.
Que la spécificité guerrière mongole, plus que leur férocité, était ce qui leur donnait un avantage : ils amenaient avec eux leurs troupeaux de moutons, et leur activité guerrière, contrairement aux peuples sédentaires, n'avaient pas lieu au moment des moissons, mais plutôt après. En fait, ils évitaient de faire la guerre fin printemps-début été, car c'est la saison du vélage. Du coup, ils pouvaient semer la panique à la fin de l'été et en automne-hiver, quand les hostilités s'arrêtent normalement. Ils étaient également autosuffisants grâce à leurs troupeaux, ce qui donnait peu de prise sur eux.
Que les Mongols jochides ne se sont jamais sédentarisés. Même au XVe siècle, ils avaient encore une cour itinérante.
Qu'ils étaient très tolérants envers les différents cultes, même si leur chamanisme connut ensuite un syncrétisme avec l'islam.
Que la principale chose sur laquelle ils étaient intraitables, c'était la libre circulation des marchandises (enfin, avec des taxes, mais pas si élevées). Une des thèses sur lesquelles Marie Favereau insiste le plus, c'est que ces deux siècles de domination mongole correspone à une formidable urbanisation et développement de ces territoires grâce au commerce de longue distance, enfin sécurisé. L'autrice n'hésite pas à parler de "Grand échange mongol" plutôt que de pax mongolica (car la paix restait relative au gré des successions), et compare ses effets à ceux de la découverte du Nouveau Monde. Elle attribue à l'influence mongole, que courtisaient le Pape comme François Ier en leur temps, la genèse de la ligue hanséatique, qui trouva son premier moteur dans l'exportation des fourrures venues de Sibérie.
Cette horde jochide n'a cessé de se réinventer dans son mode de fonctionnement, au gré des successions et des concurrences avec les Ilkhanides, d'autres Mongols qui s'installèrent notamment en Iran, monopolisant les branches sud de la route de la soie. Le jeu avec les autres grandes puissances (empire byzantin, mamelouks...) joua également un rôle important.
Enfin, si l'identité russe actuelle s'est construite sur un mythe de la résistance aux Mongols, c'est en réalité le pouvoir mongol qui permit l'essor de Moscou au détriment de Kiev, et les structures des premiers rois "russes" (soyez indulgents, je fais tout de mémoire) empruntèrent au départ certaines structures aux Mongols.
Alors pourquoi ce mythe du Mongol assoiffé de sang ? La prise de Bagdad par Hulegu, concurrent qui fit payer à la ville sa loyauté aux Jochides, fut un vrai désastre et peut-être le début du mal. Et puis les sédentaires sont les vainqueurs. Ce sont eux qui ont écrit l'Histoire.
Un ouvrage donc important, qui renouvèle complètement notre vision de ce peuple fascinant. J'aurais juste de petites réserves sur les formulations concernant l'économie : on a parfois l'impression que les Mongols ont étudié Adam Smith et sont partisans du "laisser faire-laisser passer" dans la pure tradition économique orthodoxe. Mais cette réserve mise à part, c'est un livre très intéressant, très documenté, qui peut intéresser autant le Boétien total que l'étudiant en Histoire.
Et rien que ça, c'est un beau tour de force.