Le chouchou de la rentrée littéraire qui à cette heure suscite plus de pâmoisons que de rejets. Mais il y en a pour un ouvrage long de plus de sept cent pages que d’aucuns auront trouvé soit « trop long » soit iantch. Le « trop long » me rappelle Mozart à qui l’on reprochait d’avoir mis trop de notes dans ses partitions, dans le film Amadeus - la question étant : lesquelles ? Quant à l’autre reproche, il est vrai que la maison vide ne coche pas les trois dernières des dix règles d’écriture d’Elmore « Dutch » Leonard – éviter les descriptions détaillées des lieux, des choses et des personnages, éliminer la partie que les lecteurs sauteront. L’homme a écrit nombre d’ouvrages dans le genre pulp, western puis policier – dont Punch Créole, dont Q. Tarentino a tiré l’excellent Jackie Brown (que d’aucuns ont malgré tout également trouvé « iantch »).
Mais l’ambition de Laurent Mauvignier était toute autre : à partir des traces ténues laissées dans sa maison familiale désormais vide et de toutes les histoires entendues dont il a le souvenir, écrire la vie d’une famille campagnarde puissante, sur trois générations et surtout, chercher le lien entre le suicide de son père et la disparition de sa grand-mère Marguerite sur les photos de famille – détourée ou caviardée, le piano demeuré dans l’ombre et la poussière et la légion d’honneur de Jules, le héros de la famille. Mais ce projet, déjà ambitieux, ne passera pas comme c’est souvent le cas par l’interrogation de témoins, des recherches minutieuses dans les archives locales, l’auteur n’utilisera que ce qu’il trouvera dans la maison et ce qu’on aura bien voulu lui raconter. Cette « reconstitution » sera donc davantage une invention romanesque avec des personnages ayant existé. On s’écarte dès lors de l’enquête ou de la saga familiale en dix tomes si prisées des lecteurs « dévoreurs ».
Car lire les longues et parfois très longues phrases de Laurent Mauvignier est un exercice qui exige un engagement du lecteur qui ne sera plus dévoreur mais davantage dévoré par ces mots sans cesse retravaillés ou répétés pour cerner au plus près ou jusqu’à l’os, les sentiments, les actions, les calculs, les mesquineries, la médiocrité des protagonistes et leur arrière-plan sociétal. Et ces phrases se révèlent à ce point de vue redoutables pour creuser sans pitié une réalité tour à tour tragique, grotesque et effrayante. On pense à l’effet « scie circulaire » des répétitions de Thomas Bernhardt qui s’emploie à scier méthodiquement tous les planchers sur lesquels on avait assis ses certitudes et ses représentations du monde. Et cette réalité française qui aura tellement changé en deux guerres et trois générations va subir ce traitement sans merci – d’où la difficulté soulevée par certains lecteurs d’entrer en empathie avec les personnages dont chaque mouvement est disséqué avec rigueur, voire cruauté jusqu’à la vertigineuse nudité de la vérité telle que la perçoit l’auteur et qu’il reflète dans ses mots.
Un auteur au sommet de son art qui manie expertement les techniques de narration en passant d’un personnage à l’autre, puis en reprenant les rênes en tant que narrateur pour évoquer des scènes clés, avant de revenir en arrière pour expliciter dans les détails ce à quoi nous espérions avoir échappé par la grâce des ellipses. Par moments, surtout dans la première partie de l’ouvrage, son style m’a rappelé Faulkner – même si Zola et les Rougon Macquart sont évoqués. Je ne connais pas assez ces œuvres pour en déterminer les références dans la Maison Vide – peut-être Au Bonheur des Dames lors de l’épisode du magasin. Et aussi le fil rouge de la fatalité qui relie les personnages même si bien entendu, Laurent Mauvignier prend soin d’indiquer explicitement qu’il ne s’agit pas d’hérédité.
Son imagination de romancier et ce style puissant ouvrent à l’auteur une liberté infinie qui vers la fin a suscité chez moi un dissentiment concernant la distribution des rôles pendant la deuxième guerre, où je voyais mal un notaire embrasser la cause gaulliste. Mais une scène extraordinaire digne de celle qui ouvre les Inglorious Basterds de Tarantino avec Hans Landa a eu tôt fait d’en venir à bout.
En conclusion, je suis bien convaincu d’avoir lu un chef d’œuvre digne des plus grands.