10
le 17 déc. 2017
Suivre"On appelle cela une vie !"
Sous certains aspects, on pourrait dire que La Métamorphose de Kafka constitue l'entrée dans le XXème siècle. Non que le sujet du livre soit, a priori, très innovant. Le thème de la...
J'ai décidément beaucoup de mal avec les écrivains tchèques. C'est le cas de Kundera qui me tombe des mains tant je le trouve superficiel en comparaison d'autres écrivains d'un style approchant, et puis c'est aussi le cas avec Kafka : j'ai dû me reprendre à plusieurs reprises pour parvenir à lire Le Procès jusqu'à la fin. J'ai lu depuis plusieurs autres volumes de l'auteur, seul Amerika lu en Garnier-Flammarion trouve un peu grâce à mes yeux. J'ai lu des récits courts, Le Château, etc., et j'ai toujours du mal. Et autant dans le cas de Kundera je suis clairement convaincu que l'auteur est surestimé, autant dans le cas de Kafka j'essaie d'être prudent. Fellini prévoyait d'adapter Amerika en film, il en est un peu question dans le film particulier qu'est Intervista vers la fin de sa vie et carrière, et c'est vrai que Amerika j'ai eu des moments de rires à la lecture.
Ici, je viens de relire La Métamorphose, j'en ai d'autres éditions dans ma cave, mais là j'ai relu l'édition ici mise en vignette. C'est une "Edition de Claude David" dans la collection folioclassique. Le nom de l'auteur n'est pas colorisé sur ma couverture et le nom de la collection tient en une seule ligne.
Claude David aurait été un grand professeur en Sorbonne et il aurait animé la branche française des études "germanistiques". Et Kafka ferait partie des auteurs sur lesquels il aurait le plus travaillé. Nous serions donc dans une situation de confort : quel meilleur introducteur à la lecture de La Métamorphose ? J'ai d'abord lu le récit pour lui-même, puis j'ai lu les notes de bas de page, puis j'ai relu le récit. Ces notes devaient bien être celles d'un guide inespéré qui allait m'apprendre à cerner ce qui est important à saisir à la lecture. En plus, Claude David répète à plusieurs reprises qu'il y a un gros appareil critique en ce qui concerne Kafka. Je cite l'en-tête de la "bibliographie sommaire" de fin d'ouvrage :
La bibliographie de Kafka est si abondante et si compliquée qu'il faut
se borner ici aux plus brèves indications.
Claude David se met plusieurs fois en avant dans la liste d'ouvrages répertoriées : "On ajoutera [...] l'édition de Kafka due à l'auteur de la présente édition [...]", "Et toujours de ce même auteur, on se reportera à [...]", "Deux autres biographies complètes ont paru depuis lors. L'une est due à l'auteur du présent volume [...]". Et, page 8, de la préface, nous avons à nouveau l'affirmation qu'il y a eu une avalanche d'études au sujet du récit contenu dans ce mince volume :
La Métamorphose, en dépit des innombrables études qu'on lui a consacrées (en 1973, on en dénombrait déjà 128 !), est un des textes
de Kafka qui prêtent le moins à contestation et, par conséquent, un
des accès les plus commodes pour entrer dans son œuvre.
Le récit est sans ambiguïté et il a joui donc d'une quantité considérable d'analyses pour qu'on en approfondisse la compréhension intime. Et Claude David a de toute évidence digéré en partie cela pour nous en rendre compte. Très bien, nous allons en profiter. Il n'y aura aucune longueur. Le récit divisé en trois parties va de la page 23 à la page 121, à peine cent pages. La préface ne fait que 14 pages. Et puis, il y a donc le cortège des notes de bas de page. Rien d'autre.
Que raconte cette nouvelle ? Et je pars du principe que vous avez lu ce texte, il ne s'agit pas de vous inviter à le découvrir. Et je vais faire un résumé si on veut, mais en accentuant des points qui ne sont pas si fortement explicités par l'auteur même, et parfois certains points ne seront pas du tout évoqués par les annotations et commentaires de l'éditeur.
Un commercial qui fait vivre son père, sa mère et sa sœur sur sa propre paie et qui en fait de désir amoureux ne s'est attaché ces jours derniers qu'à découper une image et à lui fabriquer un cadre pour la mettre au mur, n'a pas entendu l'alarme du réveil et, allongé sur le dos, il s'aperçoit de transformations physiques : il a un corps de cancrelat. L'auteur ne le spécifie pas, mais nous le comprenons implicitement : il s'agit d'un cancrelat géant à peu près de la taille d'un être humain.
Il comprend qu'il est déjà en retard pour le boulot et voudrait se rattraper en se rendant tout de même au magasin à l'heure de son ouverture. Mais il fait face à deux dilemmes : il a du mal à se lever avec sa nouvelle condition physique, et puis il n'a pas envie d'être vu dans cet état. Et la situation s'éternise, et le père, la mère, la sœur réagissent et savent déjà qu'il ne s'est pas levé pour aller au boulot, mais les interactions se font par-delà les murs. Et à un moment donné un supérieur de l'entreprise où travaille notre héros Gregor Samsa, se pointe directement au domicile pour savoir pourquoi son employé ne s'est pas rendu au travail, et ce déplacement est lié aussi à un très haut degré de suspicion. Bien que son employé n'ait jamais rien eu à se reprocher, le "fondé de pouvoir", quel nom terrifique ! vient surtout juger si l'employé a une raison valable d'être absent et prend les devants pour vérifier si jamais il lui sort qu'il était malade ce matin-là que c'est effectivement le cas.
Et comme Gregor refuse d'ouvrir la porte de sa chambre et fait attendre le "fondé de pouvoir", ce dernier se lâche et rend compte de son mécontentement sur les affaires récentes. Le héros sort enfin sous forme de cancrelat géant, et là, c'est la panique. Le fondé de pouvoir va s'éclipser et ne reviendra plus dans le récit. Le héros, qui prend des coups de son père qui le repousse, se réfugie à nouveau dans la chambre.
La deuxième partie de la nouvelle laisse dans le mystère ce qui a pu se passer pour que le scandale soit étouffé. Le héros vit dans sa chambre deux mois. Sa sœur entre pour le nourrir, mais non sans répugnances. Elle ne sait pas de quoi le nourrir. Le lait était la boisson préférée de Gregor en tant qu'humain, mais là ça le dégoûte. Désormais il ne s'intéresse plus qu'aux produits pas très frais, et encore il ne mange quasi rien de ce qu'on lui donne, il dépérit, sauf que son dos n'en montre pas les signes directement. Lui fait des efforts, il comprend que ses proches ont un choc en le voyant, donc il se cache sous le canapé ou bien sous un drap. Evidemment, tout comme le jour où il s'est montré devant le fondé de pouvoir, il commet des maladresses qui aggravent son cas. Essayer d'attraper de laper du café avec ses mandibules avait écœuré sa mère, se cacher sous le canapé permet sans doute à sa sœur Grete de ne pas le voir en face, mais cela l'éloigne de l'être humain et accentue son côté désagréable d'animal tapi dans l'ombre.
Pour rebondir financièrement, la famille, dont je vous passe les détails sur les spéculations économiques dont Gregor a été un peu la dupe, va héberger trois locataires sans les avertir qu'une pièce sacrifiée est réservée à un cancrelat géant. Et, un beau soir, les trois locataires s'intéressent au jeu de violon de Grete, mais s'en lassent rapidement, et le cancrelat qui a de l'émotion en entendant de la musique veut approcher. Les trois locataires sont surpris par la présence du cancrelat, mais leur curiosité amusée est contrebalancée par la réaction du père qui veut les empêcher de bien voir la bestiole et les repousse dans leur chambre. les trois locataires indignés en profitent pour dire qu'ils vont partir sans payer vu le scandale hygiénique qu'on leur avait caché. Et à partir de là la situation se détériore avec la famille, le père lapide son cancrelat de fils à coups de pommes, dont une reste coincée dans son corps, sans que personne ne vienne lui retirer, tant il est répugnant.
La troisième partie, après une ellipse d'un mois, nous amène au dénouement du drame. C'est le côté maupassantien, genre Pierre et Jean qui ressort. La sœur Grete ne veut plus croire que cette chose est son frère. Le père la comprend et finalement il est question de s'en débarrasser au plus vite de ce cancrelat. La sœur et le père s'accordent entre eux en disant : "si au moins il nous comprenait, mais même pas !" Il s'agit bien sûr d'un déni de réalité, puisqu'ils n'ont jamais cherché à évaluer ce que comprenait ou non le métamorphosé, et en fait celui-ci les comprend tellement bien qu'il retourne dans sa chambre pour disparaître. La dureté de l'épreuve est accrue par le fait que les derniers regards de la mère ou de la sœur lui sont refusés, cependant que la sœur à sa grande surprise s'empresse de l'enfermer à double tour une fois qu'il a passé le seuil de sa chambre. Il se laisse alors à mourir, ce que favorise sa malnutrition depuis trois mois, et la bonne le découvre ainsi, et le reste de la famille, loin de tout deuil, loin du deuil du fils même il y a trois mois, se sent heureuse, soulagée. La situation financière serait moins pénible que prévue, Grete est un beau brin de fille en âge d'être mariée et ils vont déménager ailleurs que dans ce logement étriqué qui avait été choisi par ce fils auquel finalement on ne reproche pas que sa transformation en monstre.
Je crois que mon résumé est pas mal et que quand on le lit on voit de quoi trouver le récit intéressant et on peut se demander pourquoi je n'aime pas plus que ça ce récit de Kafka.
Un petit mot sur le titre "La Métamorphose", un réflexe de lecture, c'est de se dire qu'il y a la métamorphose apparente du cancrelat, mais qu'au centre du récit il y a la métamorphose profonde de la famille. Oui, c'est ça ! Mais, trois nuances. D'abord, le titre vaut tout de même pour la transformation physique (rappel : transformation du latin et métamorphose du grec ont une construction lexicale similaire : "trans"="méta" et "form" et "morph" et suffixes), même s'il est subtil de constater la métamorphose psychologique de la famille. Ensuite, pour souligner le contraste de la métamorphose du restant de la famille, il faut bien appuyer sur le fait que malgré sa transformation le héros ne varie pas dans son comportement, dans son amour des siens, dans son dévouement modèle. Là, c'est plutôt une qualité du récit de faire ça. Enfin, pour que la métamorphose de la famille soit géniale, il y faut un traitement adéquat, et quand je vois le nombre de gens qui avouent leur perplexité face à ce récit, je ne crois pas me tromper avec mon sentiment que quelque part le traitement n'y est pas réellement et qu'il y a des raccords assez violents pour faire passer l'évolution du récit.
Mais passons à la préface et aux notes de l'édition.
Le discours de la préface, après un baratin sur les traditions littéraires, c'est que la métamorphose permet de constater que les "conventions disparaissent", que "les masques tombent". Il est souligné aussi que le récit se nourrit d'éléments biographiques et les notes de bas de page nous fournissent un lot important d'anecdotes biographiques qui ne laissent pas de place au doute. Et donc Samsa, par le positionnement des "a", et le choix de trois consonnes autour déguise le nom de l'auteur même Kafka. Et nous avons droit à des citations d'autres récits de Kafka qui montrent que ce motif traverse toute l'œuvre : Préparatifs de noce à la campagne, Le Verdict. Le passage le plus intéressant est celui sur les motivations biographiques. Kafka a essuyé le refus amoureux de Felice Bauer, femme avec laquelle il entretenait une abondante correspondance dans le but de l'épouser. Leurs fiançailles ont tardé à venir et furent rompues au bout d'un mois, puis malgré une tentative pour renouer une rupture définitive viendra plus tard encore. Cependant, les récits Le Verdict et La Métamorphose datent de 1912, des débuts de la relation à Felice Bauer, et ils sont donc antérieurs aux fiançailles et à leur rupture immédiate en juin-juillet 1914. Le récit Le Verdict est concerné par Felice Bauer, mais pas du tout La Métamorphose où il n'est question, par transposition littéraire, que de règlement de comptes familial.
Le problème, c'est que je ne peux m'empêcher de ressentir la transposition littéraire comme résolument pauvre, maigrichonne. Quelque part, les portraits du père, de la mère et de la sœur ne sont qu'esquissés. Je parlais d'un rapport maupassantien dans le récit, mais ça c'est la structure des ingrédients, mais après il y a le traitement, et j'ai mille fois plus d'intérêt à la lecture d'une nouvelle ou d'un roman de Maupassant qu'à la lecture de Kafka.
J'ai résumé plus haut l'ensemble du livre et donc la première partie. Voici Claude David qui raconte l'histoire de la première partie au plan du rapport notamment au fondé de pouvoir, il raconte cela dans la préface (j'ai jamais compris pourquoi les éditeurs racontaient dans la préface ce qu'on va lire, je ne lis jamais les préfaces qu'après-coup), et on peut comparer avec ce que j'ai écrit plus haut.
*
La première partie du récit porte essentiellement sur le métier. Le
fondé de pouvoir se rend personnellement chez Samsa pour connaître les
raisons du retard de Gregor. C'est la première fois que celui-ci
commet pareille faute ; et cependant, le représentant du patron menace
aussitôt de le licencier ; il lui reproche la médiocrité des affaires
qu'il a conclues ; [...]
*
Claude David raconte platement ce qu'il se passe dans le récit. Il le redit, mais il n'insiste pas comme je l'ai fait sur les problèmes de suspicion, de jugement et d'intervention anormalement hâtive chez l'employé. Il n'y a pas de relief dans ce que dit David. Et ça me choque ! Le relief n'est pas là non plus dans le récit de l'auteur, mais l'auteur lui il pose un ton, et il joue sur l'implicite. Ce qui me surprend, c'est que les lignes de David redisent le récit sans aucune plus-value critique. Et il enchaîne par ces remarques :
*
On a pensé que Kafka introduisait le procès d'une société mal faite ;
le drame privé qui nous est conté ne serait que le déguisement d'un
conflit social encore insuffisamment analysé. C'est l'aliénation dont
Gregor Samsa est la victime. La Métamorphose serait une caricature de
l'économie capitaliste. Certains sont allés plus loin : ils ont
considéré le changement de Gregor en animal comme le chemin de son
salut ; dans sa nouvelle condition, son moi, si longtemps prisonnier,
pourrait enfin se libérer.
*
Fort heureusement, l'éditeur prend ses distances avec ces deux lectures. Il n'attaque pas la première mais l'enferme dans le conditionnel de dédain, puis l'autre interprétation il lui donne un renvoi définitif dans la suite de son commentaire en faisant remarquer que devenu animal Gregor Samsa n'est nullement libéré, que du contraire !
Mais c'était trop demander de commenter les anomalies de comportement du fondé de pouvoir. Evidemment que ce n'est pas de la critique sociale du capitalisme moderne, mais il y a bien évidemment une critique d'un comportement humain de patron égoïste et la critique aussi d'un patron qui prend un peu les employés pour des choses au même titre que les produits et objets qu'il vend. On a un patron qui vient voir pourquoi son employé pour une fois ne s'est pas levé le matin. C'est ça qu'il faut souligner. Imaginez un patron qui se déplace : il va dire qu'il vient parce que sans l'employé le magasin ne peut pas ouvrir, ne peut pas tourner, il y a urgence. Mais, là, non, le récit nous offre l'étalage de mépris du patron qui dit que par conscience professionnelle il faut savoir passer outre à sa santé, le patron qui vient chez son employé non pour régler une urgence mais parce qu'il pense qu'on est en train de lui faire un mauvais coup dans son dos, de lui mentir, etc. Et on apprécie aussi comment selon les instants ce patron passe de la sollicitation aux reproches avec menace d'un licenciement prenant effet immédiatement, alors qu'il ne sait même pas ce qu'il se passe, alors qu'il a juste essuyé un "Non" d'une seconde dont il ignore les raisons.
Et je n'oublie pas de préciser un point en ce qui concerne le fondé de pouvoir. Dans les grandes lignes, le récit est celui d'un basculement malheureux. Un jour, le fils, soutien de toute la famille, tombe malade, impotent et même prend l'apparence d'un monstre. Les parties II et III peuvent alors se lire avec le cachet allégorique qui rationalise partiellement l'histoire, encore que la rencontre avec les trois locataires et d'autres détails ne rentreraient pas complètement dans le moule rationnel, mais bon dans les grandes lignes le rejet du héros par sa famille suit son cours, on comprend. En revanche, il y a une spécificité narrative au plan du fondé du pouvoir dont l'essentiel du traitement se fait sans avoir vu le héros. Cette différence est fondamentale par rapport à la répugnance des autres personnages qui va suivre son cours. Le patron réagit à une absence et à un son de voix, j'ose croire que la critique kafkaïenne s'est aperçue du cas particulier.
Il me semble quand même qu'il y a un passage de témoin du patron, qui ne fait pas partie de la famille et qui a des prédispositions immédiates à larguer pour un rien le pauvre Gregor, à la famille : père, mère et sœur, qui vont eux progresser en trois mois dans le sentiment qu'ils n'y a plus un fils ou un frère, mais un fardeau.
Moi, je suis désolé, mais Claude David, il a annoncé une abondance d'études, et moi je ne les ai pas lues ces études, mais je compare ce que je dis sur La Métamorphose et ce que dit Claude David, et je suis sûr d'une chose, Claude David s'il avait sa place en Sorbonne, c'était dans le meilleur des cas comme élève, pas comme enseignant et spécialiste de la lecture de Kafka. Il ne savait pas en parler.
Plus loin, bon, si David explique que Kafka n'instruit pas le procès de la société, mais il a raté la marche explicative au sujet du fondé de pouvoir de toute façon. On ne nous raconte plus que le départ du personnage et le grotesque qui en découle et qui se poursuit avec le père qui frappe son fils avec la canne du fondé de pouvoir. David nous invite à estimer que le grotesque ne doit pas être perçu comme comique, car il faut rester dans le tragique de l'histoire. Comme si, nous lecteurs, nous n'avions pas été sensibles à de telles orientations du récit !?
Je passe sur les pages de la préface en ce qui concerne la faillite sexuelle, la faillite des désirs spirituels et l'altération des préoccupations alimentaires avec la métamorphose. On soupèse bien sûr les réactions du père et tout le pathétique de ce conflit. Cela ne casse pas trois pattes à un canard. Puis, malgré son invitation à ne pas rire, David revient sur l'idée avec l'anecdote, à vérifier, selon laquelle tout le monde aurait ri lors d'une première lecture publique. Un classique de l'incompréhension, d'accord, on peut passer à autre chose dans la préface, s'il vous plaît ?
Puis, viennent deux dernières pages sur les difficultés de publication. L'important, c'est que cela a traîné, non seulement parce qu'il y a eu des problèmes avec les éditeurs, mais parce que l'auteur lui-même n'était pas satisfait de la fin de son récit :
*
Une fois son récit terminé - il l'accepte dans l'ensemble, mais en
rejette la fin, - Kafka ne se hâte pas de faire connaître son œuvre.
*
Et, puisque nous allons maintenant passer aux notes de bas de pages, je vous cite la dernière, celle qui concerne cette fin. C'est la note 1 de la page 120, le récit se terminant à la page 121 :
*
Kafka était mécontent de la conclusion de son récit. Celle-ci est
pourtant assez parallèle à la fin du Verdict : de même que la seule
existence de Gregor Samsa avait paralysé tout autour de lui et que sa
mort rend à nouveau leur liberté à ceux qui l'entourent, de même [...
j*e ne cite pas pour ne pas "spoiler"* ]
*
"Allez, cher auteur, ne soyez pas sévère avec votre création, tout le monde kiffe votre récit et, ne vous inquiétez pas, la critique universitaire saura toujours dire quelque chose d'intelligent sur sa fin."
En ce qui me concerne, j'ai lu la nouvelle avant l'appareil critique et si je ne sais pas pour quelles raisons personnelles Kafka n'aimait pas la fin de son récit, en tout cas, moi j'ai senti que la fin elle venait là comme un cheveu sur la soupe. J'ai bien compris que la famille se sentait libérée, mais faudrait éviter de juger les œuvres littéraires à la manière des exercices de rédaction au collège. Vous mettrez ceci dans votre récit, la conclusion devra ressembler à une libération de la famille et non à un deuil, etc. Il y a tout un problème de traitement qui est évacué par ce genre de jugement en fonction des cases cochées, et la comparaison faite avec Le Verdict c'est purement classer les choses selon des items. Puis, je ressens une énorme déconnexion entre le récit horrifique et la fin, entre les états semi-compassionnels qui furent engagés et leur absence totale à la fin. Moi, je perçois du bricolage narratif, je ne ressens pas la grande liaison efficace des idées, le naturel d'un basculement où tout s'inverse. Et, enfin, au-delà de ces défauts de liaison, je ne perçois même pas la force des deux dernières pages pour elles-mêmes, ni la grâce de certains échos qui accentueraient le contraste avec tout ce qui a précédé.
Où est le génie littéraire ? Je ne comprends pas bien, et je ne constate pas par la préface et les annotations qu'un critique littéraire se prévalant d'une abondance d'analyses rare en littérature formule la perspective intéressante ou importante qui s'en dégagerait.
La nouveauté de Kafka, ce serait donc ce mélange de fantastique et d'ordinaire, c'est ce qui est quelque peu dit à la dernière page de la préface. Mais la littérature fantastique existait déjà et, moi, personnellement, je constate bien une nouvelle approche littéraire, mais cette nouveauté elle est dans la banalisation du fantastique par la narration. D'une part, au sein du récit, les personnages ont admis sans transition la part du fantastique et les contours sont estompés : pas d'enquête, pas d'intervention de la police, un étonnement minimal pour une galerie conséquente de personnages qui laissent les choses sans suite. Il y a un homme transformé en cancrelat. Personne ne va se demander pourquoi, personne ne va se demander si c'est bien lui le cancrelat. Si ! on se le demandera quand il sera temps de s'en débarrasser, mais jamais on ne s'affolera sur ce genre de questions. Il y a un cancrelat dans la chambre, c'est notre parent, on le nourrit comme on peut avec des restes, on ferme la porte pour ne pas le voir, et quand on loge des locataires on ne les prévient pas malgré les risques de tomber nez à nez avec le cancrelat. C'est cette platitude de rapport au fantastique qui est nouvelle. D'autre part, cette platitude est dans le récit également. L'auteur évite les pistes où on réfléchit sur le pourquoi du comment, il évite de mettre en scène l'étonnement du héros. Le héros est transformé en cancrelat, il s'en étonne à peine, il se concentre sur le caractère contrariant de la chose et on a une description un peu gamine de la situation. On le comprend par une note de bas de page qui ramène le plan du biographique. Un gamin peut penser qu'il devient un insecte et il se demande comment il vivrait s'il était un insecte. C'est ce que fait Kafka, écrivain adulte, mais en lui donnant tout le déploiement d'un récit de cent pages. Il ne fait rien d'autre que ça en fait.
"On disait que j'étais un insecte, et que j'avais du mal à ouvrir la porte, et comme mon corps est ainsi et ainsi, je vais faire comment, je vais utiliser mes pattes comme ça, mes mandibules, je vais me faire mal ainsi."
Et j'en viens au problème du style. Certes, c'est une traduction, mais les phrases, leur succession, l'enchaînement des idées, je ressens rien en lisant ce récit. Je peux à la limite ressentir le récit qui est étrange, mais l'écriture même je la trouve neutre et elle me laisse dans un grand sentiment d'indifférence. Je vous cite un début de paragraphe sur l'ouverture de la porte :
*
En manœuvrant la porte de cette manière, elle se trouva grande ouverte
sans qu'on pût encore l'apercevoir. Il lui fallait contourner
lentement l'un des battants avec les plus grandes précautions, s'il ne
voulait pas retomber lourdement sur le dos, juste au moment de son
entrée dans la pièce. Il était encore tout occupé à ce mouvement
difficile, en ne pouvant prêter attention à rien d'autre, quand il
entendit...
*
Ce n'est quand même pas fabuleux : "contourner lentement", "retomber lourdement". La minutie, on ne la ressent pas en style, ce n'est pas vrai. C'est une traduction, mais on peut toujours évaluer le rapport entre les phrases, les modalisations, les finesses du point de vue, les effets des mots précis. Moi, je lis Kafka, ce passage ou un autre, je n'ai pas l'impression d'avoir affaire à des phrases géniales éventuellement mal traduites. Je suis parfois reconnaissant à l'auteur de son développement. Tout en banalisant le fantastique par l'acceptation rapide par le héros de son nouvel état, l'auteur arrive à penser des scènes, il s'est mis assez dans la peau du métamorphosé pour songer à certains détails : la façon dont les pattes vont s'accrocher à un drap, la façon dont un regard va s'échanger. Il y a des finesses d'implication, là oui, mais la maîtrise de l'écriture je n'ai pas l'impression qu'elle y était en allemand. J'ai des doutes.
Puis dans les notes de bas de page, Claude David souligne sans arrêt des aspects évidents ou dérisoires. J'en suis même gêné, et il ne souligne pas d'autres éléments qui, pour moi, sont tout de suite plus subtils. Or, ce qu'il met en avant est assez pauvre, donc pourquoi rater les rares moments subtils au plan des annotations ? Puis, surtout, à je ne sais combien de moments, les notes de bas de page essaient de faire monter la sauce pour des conneries, essaient de plaider une profondeur qui ne se défend pas dans le récit !?
Note 1 page 30 : "A ce moment de sa métamorphose, Gregor, encore conscient et honteux des modifications de son corps, cherche à les dissimuler." Quelle perspicacité !
Note 1 page 33 : "Le regard jeté sur la fenêtre pour s'appuyer à un point de référence solide, la volonté de retrouver en tout chose son 'évidence coutumière', éclairent le sens de la métamorphose dont Gregor est victime : il s'interroge, non seulement sur lui-même, mais aussi sur le sens du monde, il a perdu toute certitude et toute sécurité [...]" Heu ? Oui, le cancrelat regarde mélancoliquement par la fenêtre. Après, je n'ai pas l'impression que le récit soit aussi métaphysique : "il s'interroge [...] sur le sens du monde". Mouais, t'as vu ça où ?
Note 1 page 36 : "Tout ce passage met évidemment en cause la sévérité avec laquelle sont traités les employés de la maison de commerce. Mais il traduit surtout le désarroi de Gregor devant une situation qu'il a cessé de comprendre. Lui-même s'attribue encore comme un mérite le fait d'être bourrelé de remords à cause de son retard. Ce n'est pas sa "faute" qu'il remet en question, mais un ordre du monde dont il se sent séparé." Mais quelle profondeur, à la limite la dernière phrase est pertinente, mais tout ce qui précède, pfffh ! On sait lire ce que dit immédiatement le texte, non ? Et puis, on en déduit pas pour autant qu'on a affaire à du génie.
Alors, dans les notes les plus pertinentes, il y a celle-ci, la note 2 de la page 36 : "Premier moment dans la transformation de Gregor en chose." C'est pour nous éclairer le propos du fondé de pouvoir : "Il y a quelque chose qui vient de tomber". OK ! D'accord !
Je vois d'autres notes qui me désespèrent, mais je ne vais pas toutes les citer. Toutes les notes ne sont pas sottes, mais il y en a tout de même un bon quota. La note 1 de la page 51, par exemple : "On comprend que Gregor est jusqu'à présent resté sur le dos, en voyant le monde à l'envers. L'amélioration prétendue de son état vient seulement du fait que, pour la première fois, il se réconcilie avec sa condition nouvelle." Heu ? Claude David, il était payé à la ligne. Pourquoi il écrit ça ?
Je vous épargne la note 2 de la même page.
Et ça continue, note 1 page 59 : "A ce moment de son évolution, Gregor, à demi conscient, a encore honte de ce qu'il est devenu. Il pense que son mal est curable et qu'il traverse seulement une crise." Mais une note pareille, on l'admet sous la plume d'un lycéen qui commente l'extrait en classe, mais là d'un universitaire, ça ne va pas. C'est une évidence du texte qui est reformulée, puis extrapolée.
Et les notes sont parfois ronflantes, sauf que le ronflement ce n'est pas très beau en principe, note 1 page 71 : "Dans sa totale introversion, Gregor a entièrement détruit le monde extérieur." Charabia !
J'essaie de vous épargner quelques notes, mais celle-ci encore me fait tiquer, page 75 : "Il n'est plus possible de considérer Gregor comme un adulte ; il est redevenu un enfant, auquel il faut passer ses caprices." Cette note commente un moment du récit où le personnage qui vient de découvrir avec ses nouvelles propriétés la joie de marcher sur le plafond s'éjouit ensuite à se laisser tomber par terre. Je veux bien que cela fasse penser à un gosse qui le soir comme un sauvage saute sur les ressorts d'un lit, mais le commentaire a un faux caractère d'évidence. Pour moi, la note ne rejoint pas tout à fait le texte, il y a une distorsion, car vu l'état du personnage on ne saurait résumer son action à une régression infantile.
Je vous épargne les notes sur la psychanalyse et Freud, elles sont sommaires, et il aurait surtout fallu préciser ce que pensait Kafka lui-même de la psychanalyse et de Freud.
Quand la soeur appelle son frère : "gros bousier", on a droit à une note page 97 : "Cette dénomination précise l'apparence de l'insecte : c'est un gros coléoptère, un bousier." Je croyais que c'était un cancrelat ! Pffh ! quelle note pertinente !
Et quand on a déjà annoncé la belote, c'est bien d'annoncer la rebelote. Note 1 page 108 : "Gregor est désormais réduit à l'état de chose." Magnifique nécessité de commenter la parole rapportée de la sœur Grete : "il faut nous débarrasser de ça."
J'en profite pour citer, en relisant rapidement une troisième fois une partie de la nouvelle, des passages que moi j'aurais préféré commenter.
Au début de la troisième partie : Gregor le cancrelat étant blessé, le père rend quelque peu les armes. Je n'aurais pas annoté pour les commenter les phrases, mais il s'agit évidemment de phrases fortes placées à la fin du premier paragraphe de la partie finale :
*
[...] le devoir familial exigeait de ravaler sa répulsion et de le
supporter ; il suffisait qu'on le supporte.
*
Mais ce que j'aurais commenté, l'éditeur s'attardant lui sur la temporalité du récit, c'est le fait que pour le héros même si son état s'aggrave et qu'il ne peut donc même plus monter au plafond, c'est que la "compensation, selon lui tout à fait suffisante", c'est le "fait qu'on ouvrait maintenant vers le soir la porte de la salle de séjour" : "il pouvait entendre leurs conversations..."
J'aurais commenté autrement le passage sur le plancher "immaculé", dans la mesure où il y a l'abandon du soin de soi du cancrelat qui se double de la négligence de la famille pour son corps, alors même que sa chambre fait l'objet de nettoyages réguliers. Lui devrait se nettoyer tout seul.
J'ai un vague souvenir que j'avais confronté ma lecture d'une note de bas de page à ce que je trouvais plus intéressant sur les deux pages, je pense que ça concernait Grete, et que c'était dans la troisième partie, plutôt que dans la deuxième. Je n'ai pas le courage de chercher plus longtemps, mais il est clair qu'il aurait été bien de placer au moins une note clef en plus sur Grete, car elle a de loin les réactions les plus fouillées et donc les plus importantes à commenter, en comparaison des réactions un peu basiques de la mère et du père.
A l'heure de la conclusion, je ne reviens pas sur la justification de lire le récit comme une allégorie du changement de regard sur une personne victime du jour au lendemain d'une maladie, d'une défiguration. Cette rationalisation est confortable, tout en ayant ses limites. Elle permet sans doute d'exprimer avec plus d'assurance ce qui, de toute façon, est raconté par le texte tel qu'il est. Ce qui me gêne, en revanche, c'est la haute estime qu'on voue à cet écrit.
On l'a vu, les critiques universitaires célèbrent une masse de réflexions et ne sont pas foutus de cerner les éléments clefs de la composition du texte, et de les mettre en avant. Ensuite, ils font tout un flan sur la profondeur philosophique du texte, alors que c'est un récit dont on fait très rapidement le tour, et pire encore, extrait par extrait, ça manque complètement de matière pour faire réfléchir le lecteur. Je n'ai pas des réflexions sans arrêt à la lecture des cent pages ou de l'une quelconque de ces cent pages. Enfin, cette nouvelle a été écrite avec une bon dosage biographique de rancune envers la famille à une époque où l'auteur découvre une femme qu'il souhaite épouser. Quelques années, les leçons sont magnifiques à tirer, on admirera éternellement les fiançailles d'un mois, la tentative de persévérer contre le vent... Mais, sans se servir de la suite de la vie de l'auteur pour méjuger de ce récit de représailles contre la famille, dans le texte, les parents et la sœur deviennent-ils égoïstes, écœurants, pour de bonnes raisons littéraires et du fait d'une magnifique conduite du récit ? Non, ils sont mal écrits, mal amenés à cette méchanceté, ce sont des personnages caricaturaux qui évoluent sans transition, parce qu'ils ne sont pensés que comme un défouloir par l'auteur. Il n'y a aucune subtilité à leurs créations respectives. L'auteur est parfaitement complaisant et n'a même pas cherché à peindre des êtres, à cernes des vérités cruelles, des mécanismes profonds. Et même ce ressort qui vaut mérite littéraire d'avoir un héros persécuté alors que si on le comprenait on verrait son dévouement malgré tout, tandis que la famille bascule, c'est un résultat d'une écriture pensée de manière rancunière par un auteur qui se donne le beau rôle. Il faut arrêter le sketch à un moment donné.
Voilà ! J'ai du mal avec les récits de Kafka, mais leur feu éditeur professeur en Sorbonne il en parlait moins bien que moi. Il n'a pas délivré la profondeur qui fait de cette nouvelle un chef-d'œuvre universel de la littérature, et je me permettrai donc de me retirer avec mes doutes.
Créée
le 2 sept. 2021
Critique lue 376 fois
10
le 17 déc. 2017
SuivreSous certains aspects, on pourrait dire que La Métamorphose de Kafka constitue l'entrée dans le XXème siècle. Non que le sujet du livre soit, a priori, très innovant. Le thème de la...
8
le 16 mai 2013
SuivreMa première notation de La métamorphose était tout juste dans la moyenne A cause du ressenti, de ma première lecture en autodidacte....à 12 ans.. il fallait sans doute aucun que je le relise et que...
5
le 31 mars 2016
SuivreBon, bon, bon. C'est la deuxième fois que je lis La Métamorphose. La première fois que je l'ai lu, je devais avoir 18-20 ans (j'en ai maintenant une dizaine de plus). Je dois bien avouer que lors de...
9
le 11 déc. 2021
SuivreJ'ai vu neuf épisodes et je ne sais même pas combien il y en aura en tout, mais l'animé vaut vraiment le détour. Ousama est le fils de deux géants, mais il est minuscule, et en plus sourd et muet. En...
7
le 25 mars 2019
SuivreEDIT : je vais retoucher un peu ma critique apres le dernier episode. Au fil des episodes, il est clair que ce que j'ai dit des le depart s'est impose a toujours plus de spectateurs. La serie...
2
le 14 déc. 2018
SuivreLe concept a quelque chose de génial. On habille le purgatoire en salle de jeu du monde de la nuit. Les jeux vont faire ressortir la vérité des cœurs humains. Mais le problème c'est qu'il s'agit de...