Je me suis fait avoir par la 4e de couverture qui disait : « Laurent Gaudé déploie dans une langue enivrante les étendards de la bravoure, la flamboyante beauté des héros, mais aussi l'insidieuse révélation, en eux, de la défaite. »


Tu commandes « un livre qui déploie dans une langue enivrante les étendards de la bravoure » sur Wish on t'envoie La Mort du Roi Tsongor.


Non mais imaginez. Un instant seulement. Si tout le monde écrivait comme Laurent Gaudé. Pas plus de 5 mots. Dans chaque phrase. Vous voyez la lourdeur du truc. Alors imaginez. Ça étalé sur 200 pages. Pour appuyer sur le côté tragique. Vraiment tragique. De son épopée.


Examinons de plus près cette plume flamboyante vantée par l'éditeur, par exemple au chapitre 3 :



« C'étaient de longues colonnes d'hommes qui marchaient en ordre de bataille. Ils étaient innombrables. On eût dit une eau humaine qui coulait le long des pentes. »



Une eau humaine, sérieux ?



« A gauche de Bandiagara étaient les crânes rouges menés par Karavanath' le brutal. Ils avançaient le crâne rasé et peint en rouge, montrant ainsi qu'ils avaient le sang de leurs ennemis en tête. »



S'il avait essayé de le dire encore plus mal, aurait-il réussi ?



« Une armée bigarrée, venue de loin, qui lançait, sous le soleil implacable, des malédictions étranges en vue des murailles »



Là encore, est-ce que « en vue » est vraiment la bonne expression? C'est ces petits détails d'une plume très approximative qui rendent la lecture du roman très pénible.


Et cette langue « enivrante » (j'aurais plutôt dit « soûlante ») est au service d'un conte finalement assez peu intéressant, une espèce d'Iliade au rabais. On a des personnages creux, archétypaux, auxquels on a du mal à croire.


Typiquement, le roi Tsongor : on nous le présente dès les premières lignes comme un genre de Napoléon qui a soumis tous les peuples des territoires environnants pour se construire un méga empire. Là on se dit : OK, le mec est street cred. Donc le gars organise le mariage de sa fille avec un riche aristocrate du coin qui va lui filer un maximum de trésors, quand soudain surgit un 2e gars qui vient lui dire « roi Tsongor, je suis désolé mais quand ta fille avait 11 ans elle m'a promis qu'on se marierait un jour donc je viens la chercher. » Bon à ce moment-là je me suis dit Jo-Wilfried Tsongor va lui rigoler dessus et l'envoyer directement dans la fosse aux crocodiles, mais pas du tout : le mec est archi chamboulé et il arrive tellement pas à décider entre respecter ce soi-disant serment ou maintenir le mariage avec le 1er gars (le riche aristocrate, vous suivez?) qu'il se suicide sans faire de choix. Alors on nous justifie ça en nous disant : nan mais le 2e gars c'est comme un fils pour lui en fait, il a grandi au palais et ensuite il est parti faire sa vie ailleurs... mais ça marche juste pas en fait. J'ai lu dans une interview de Gaudé que l'intrigue était directement tirée de L'Iliade mais que comme il voulait que Samilia, contrairement à Hélène (qui a trompé Ménélas), ne soit pas désignée comme « fautive », il avait remplacé l'« infidélité » par une promesse d'enfant. Sauf que malheureusement ça n'a pas du tout le même poids dramatique, et on a du mal à imaginer un personnage qui vient se bastonner pour une promesse qu'une fille lui aurait faite quand il avait 10 ans ; et encore moins un roi supposément street cred prendre au sérieux une telle puérilité. Du coup on ne croit pas à ce dilemme qui est au fondement de l'intrigue, et tout le reste ne paraît être qu'une vaste blague.


Et puis l'histoire de Katabolonga, non mais excusez-moi... Le roi Tsongor vient dans son village, bute sa mère, son père, son âne, brûle sa maison et quand Katabolonga arrive en lui disant « je vais te tuer » (quoi de plus normal me direz-vous?) Tsongor lui dit quoi ? « Écoute je te propose de devenir mon serviteur pendant 10, 20 ans et après tu pourras me tuer à peu près quand tu veux : ma vie t'appartient. » Et l'autre dit oui ! Et effectivement il attend des dizaines d'années pour dégommer le roi, et finalement il s'y attache etc etc... imaginez un instant si Hitler venait en personne massacrer toute votre famille et à la fin vous disait « Je comprends ta fureur (vous l'avez?), mais j'ai un marché pour toi : deviens un SS et tu pourras me tuer plus tard, ma vie t'appartient. » On marche sur la tête.


Je sais qu'on est dans un conte mais si les personnages ne font que des trucs insensés, je vois pas comment on peut se sentir investi dans l'histoire. A la rigueur, dans les contes classiques, il y a souvent un ton détaché qui te fait sentir que tu lis un truc qui s'est passé il y a des millénaires, donc la limite entre le réel et le fantasme est floue, ce qui peut justifier des actions qui nous paraissent irrationnelles et on peut se concentrer sur la dimension symbolique du récit. Là en revanche on dirait vraiment que Laurent Gaudé veut nous impliquer dans son récit, avec sa prose frontale et ses descriptions détaillées des dialogues et des sentiments des personnages, mais pour moi ça marche juste à 0%.


Finalement la seule chose qu'on ne peut pas lui enlever, c'est d'avoir mis des collégiens et des lycéens à la lecture puisque apparemment le livre, qui est dans les programmes scolaires, a un sacré succès auprès des jeunes.

Raspaillac
4
Écrit par

Le 28 mars 2020

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