Les œuvres littéraires consacrées à la violence masculine et aux agressions sexuelles se sont multipliées ces dernières années : Le Consentement de Vanessa Springora, Triste tigre de Neige Sinno, La Familia grande de Camille Kouchner pour ne citer que les plus célèbres. Nathacha Appanah ajoute sa pierre à l'édifice. L'originalité de cette pierre ? La romancière ne se limite pas à son cas personnel mais choisit de relier son histoire à celle de deux autres femmes qui, elles, y ont laissé leur vie. Nathacha Appanah a attendu la cinquantaine pour relater l'épisode violent qu'elle vécut, de 18 à 25 ans. Le déclic fut amené par deux assassinats d'une grande sauvagerie, celui de sa cousine Emma restée à l'île Maurice et celui de Chahinez, une jeune habitante de Mérignac près de Bordeaux, dont le drame le 4 mai 2021 émut la France. En enquêtant sur chacune de ces affaires, l'écrivaine a trouvé de nombreux échos à sa propre histoire.

A commencer par la fuite. "Pourquoi ne le quittes-tu pas ?", telle est la question récurrente qu'adressent les proches des femmes sous emprise. Pourquoi ? Précisément parce qu'elles sont prisonnières de cette emprise. Pourtant, un beau jour, elles se décident à courir, geste bien souvent fatal car déclenchant la rage aveugle du prédateur. Emma est écrasée sous les roues de RD. Pour Chahinez, c'est plus atroce encore : une balle dans chaque jambe, avant d'être brûlée vive. Le livre s'attarde sur tout ce qui fut détruit par ces gestes, tout ce qui, dans la vie de chacun, fut interrompu. Il s'intéresse peu aux prédateurs : le parcours de chacun est présenté dans l'incipit du roman, s'achevant par cette anaphore marquante, "A le voir (...), on n'imagine pas". On la retrouve en fin d'ouvrage, page 253, s'agissant cette fois des victimes qui ont survécu : "A nous voir mettre un pied devant l'autre, à nous voir sourire et travailler, dormir et se lever, on n'imagine pas."

Eh oui. On ne pouvait non plus imaginer que tous ces bons pères de famille, ces gens ordinaires, se laisseraient tenter par un rapport sexuel avec une femme inerte à Mazan. Ni que Nicolas Hulot ou l'abbé Pierre, ces icônes de vertu, se révéleraient des agresseurs. Ni qu'un présidentiable comme DSK se jetterait sur la femme de chambre d'un hôtel de luxe. Etc. La liste s'allonge chaque jour.

L'histoire de l'autrice rappelle fortement celle de Vanessa Springora. Le Gabriel Matzneff de Nathacha Appanah, c'est "HC" : une figure de grand intellectuel fascinante pour la jeune fille de 18 ans qui rêvait de devenir écrivain. Neige Sinno l'a très bien dit dans Triste tigre : les prédateurs ne veulent pas tant jouir de leurs proies que les posséder. Avoir un être vulnérable à sa botte, telle est la pulsion profonde de ces hommes. Le jour où, pour la première fois, la jeune femme se révolte, HC se met à l'étrangler, s'arrêtant juste à temps pour lâcher un simple "Attention la prochaine fois". Cette menace sourde va peser sur le quotidien de celle qui mesurera, dès lors, chacun de ses gestes. Mais l'emprise se manifeste de multiples autres façons : en cessant de lui adresser la parole sans raison, en la dévalorisant, en rentrant à l'improviste - puisque, bien sûr, toute personne désireuse d'en posséder une autre est dévorée par la jalousie.

Contrairement à Neige Sinno, Nathacha Appanah ne décrit pas les abus sexuels, ni les siens ni ceux subis par Emma et Chahinez. Elle relève bien les manquements aberrants du système judiciaire qui laissent libre de ses mouvements un récidiviste tel que le mari de Chahinez, mais sans s'attarder outre mesure. Son enquête vise surtout à entrer en empathie avec les deux jeunes femmes et à nous faire partager cette empathie. Avec succès me concernant.

Le style d'Appanah est assez inspiré tout en dégageant une belle humilité qui suscite la sympathie. Parcourons le texte pour en relever autant les pépites que les quelques faiblesses.

Page 12, dans le portrait de RD, flatté par son entourage pour sa beauté : "Adolescent, il grandit vite, comme s'il avait appris à se nourrir de tous ces compliments et ces regards admiratifs, et bientôt il dépasse tout le monde d'une bonne tête."

Page 100, s'agissant de Chahinez, Appanah livre une belle réflexion sur les dégâts d'une mort violente au-delà de la mort de la victime :

Il n'y a pas que le cœur de la femme qui s'arrête quand son compagnon la tue - son existence entière est désormais rétrospectivement teintée par ce crime. Elle n'existe plus que dans sa mort violente, elle s'est figée dans ce récit particulier qu'est le fait-divers avec son déroulé psychologique, sa montée cruelle vers l'issue que l'on sait inévitable puisqu'elle a déjà eu lieu, ses hypothèses, ses preuves et nous, public, et nous, curieux, et nous, voyeurs, assoiffés, ne retenons que cela.

C'est bien l'objet du livre que de rendre aux deux victimes leur part niée par le sensationnel. Par exemple, ce moment, imaginée par l'autrice, où l'on s'attarde sur le palier pour écouter ses enfants dormir, page 171 :

Chahinez se tient un moment sur le palier. Elle écoute ses enfants dormir. C'est un moment très doux pour une mère d'écouter le sommeil de ses enfants, de les savoir en sécurité, au chaud, dans leur lit. Ce n'est pas un son à proprement parler, le sommeil des enfants, c'est un sentiment, un baume sur le cœur, une tranquillité qui vous apaise l'esprit.

(Même si tranquillité qui vous apaise est assez faible...)

Page 109, saluons le choix d'un verbe surprenant : "Cela fait deux mois qu'elle attend ce moment, [virgule en trop ici] et ces deux mois, elle peut les éplucher en nuits, en jours, en heures, en minutes, en secondes." Et cette belle tournure page suivante, s'agissant de Chahinez : "Ce qu'est le cœur de cette femme à cet instant, une grenade dégoupillée, un organe meurtri, un poing serré, nul ne peut le savoir." Page suivante encore, Appanah reprend la même conclusion, comme elle l'avait fait avec "on n'imagine pas" :

Ce qu'il voit vraiment ce père [celui de Chahinez], à cet instant, en lieu et place de cette rue calme, ce qui se superpose à son regard quand il cherche à reconstituer les derniers instants de son enfant, nul ne peut le savoir.

Lors de la visite de la maison de Chahinez, Nathacha Appanah tente d'entrer dans la tête de sa mère. Page 228 :

Dans cet espace-temps, sa fille est encore vivante, elle peut la localiser, la toucher, lui parler. Elle peut faire durer ce moment à l'envi, le décortiquer minute après minute. "Tout allait bien le samedi", répète-t-elle avec la lassitude de celle qui a mille fois retourné cette journée, mille fois cherché un indice, un mot, un geste, un signe, qui aurait pu l'alerter. Mais non, tout allait bien.

Du côté des faiblesses, déplorons que l'écrivaine cède au trivial, page 56, avec "une putain de métaphore littéraire" ou, page 64 avec "La mort, cette nuit-là, c'est cet homme debout durant toute sa putain de chanson (...)", et encore, page 275 : "(...) je refuse de m'engager plus avant sur cette pente traîtresse comme une putain de chanson douce qui finirait par m'endormir."

Je suis aussi assez rétif au procédé assez artificiel consistant à passer au "tu", comme page 67 : "(...) la sensation encore présente de cette main sur ton cou, c'est tout à fait imperceptible sur ce visage que tu as depuis vingt et un an (...)".

Page 80, cette redite malheureuse : "Ma tête, mes pensées, ma logique ne sont que peur et panique." Page 90, une répétition tout aussi malheureuse d'un "pour" : "En arrivant au bureau tous les matins, je lisais les quotidiens nationaux et la presse régionale pour être prête pour la conférence de presse." Page 91, une virgule inutile, qui casse le rythme de lecture : "Mon visage était collé à l'écran et si j'avais pu, je serais rentrée dans cet ordinateur." Des détails, mais qui sonnent chaque fois comme des fausses notes.

De la grande littérature, peut-être pas donc, mais une écriture modeste, sincère, sensible, qui parvient à émouvoir. D'où, sans doute le double prix remporté par cette Nuit au cœur, le Fémina et le Goncourt des lycéens.

7,5

Jduvi
7
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le 16 janv. 2026

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