La Perle
7.2
La Perle

livre de John Steinbeck (1947)


La Perle ressemble à un conte destiné à des enfants à qui on voudrait expliquer ce qu'est le capitalisme. Conçu d'abord pour être le scénario d'un film qui sortit concomitamment au livre, ce court roman a tout de l'allégorie, ainsi que l'analyse parfaitement le supplément de Folio Plus signé René Coppolani.

Soit donc un brave pêcheur, Kino, son épouse Juana et leur fils Coyotito. La petite famille vit chichement sur les hauteurs du Golfe de Californie, où grandit Steinbeck lui-même et où il situera également l'enthousiasmant A l'est d'Eden. Pauvre, mais heureuse. Un soir, un scorpion pique le très jeune fils : il faut l'emmener chez le médecin, mais sans argent rien n'est possible. Qu'à cela ne tienne, Kino va ramener de sa pêche la plus grosse perle du monde. Voilà le couple potentiellement riche - à condition de parvenir à la vendre à son juste prix. A partir de là les ennuis vont s'enchaîner, jusqu'à voir périr l'enfant. Moralité : l'argent ne fait pas le bonheur.

Heureusement c'est un poil plus riche que ça quand même. Comme l'a très bien analysé René Coppolani, chaque personnage représente un acteur de la société capitaliste américaine.

La famille de Kino, ce sont les bons sauvages, tels que Rousseau eût pu les peindre. Droits, courageux, vivant en harmonie avec la nature. La perle va les diviser : Kino veut monter dans l'échelle sociale, pour offrir un meilleur avenir à son fils, quand Juana va vite comprendre qu'il s'agit là d'un cadeau empoisonné. Kino est un personnage ambivalent : parfois vaillant - c'est un insoumis face à l'injustice - parfois violent - il ira même jusqu'à frapper son épouse. Face à la réaction imprégnée de masculinité de Kino ("je suis un homme" se contente-t-il de lancer pour justifier son obstination à triompher), Juana possède cet instinct de conservation caractéristique des femmes, comme on le pensait à l'époque. Page 83 :

Et cependant, c'est tout cela qui faisait de lui un homme, demi-fou, demi-dieu, et Juana avait besoin d'un homme ; elle ne pourrait pas vivre sans un homme [redite ici]. Bien qu'elle ne comprît pas toujours ces différences entre un homme et une femme, elle les connaissait, les acceptait, il les lui fallait. Evidemment, elle le suivrait, cela n'entrait même pas en question. Sa qualité de femme, la raison, la prudence, l'instinct de conservation pourraient parfois même contrebalancer la violente virilité de Kino et les sauvegarder tous.

De tels propos ont un peu mal vieilli : ils risquent de faire grincer des dents féministes et d'être accusés de male gaze - même si tout n'est sans doute pas à jeter dans la pensée très binaire ci-dessus. Ce qui n'empêche pas Steinbeck de dénoncer ce qu'on nomme aujourd'hui le mansplaining quelques pages plus loin ! Page 96 :

- Fais attention à cette espèce d'arbre, ici, dit-il en le désignant. N'y touche pas, car si tu y touches [bof, cette répétition] et qu'ensuite tu portes la main à tes yeux, tu deviendras aveugle. Et méfie-toi de l'arbre qui saigne. Tu vois, celui-là, là-bas. Car si tu en casses une branche, son sang coule et cela porte malheur.
Elle hocha la tête en souriant car elle savait déjà toutes ces choses.

Le système que Kino eut l'audace de défier finira par triompher puisque le couple reviendra à sa situation antérieure, en ayant perdu son fils : comme souvent, Steinbeck se montre pessimiste dans sa conclusion.

Coyotito, c'est l'innocence à laquelle on associe souvent le jeune âge. Pas de place pour l'innocence dans la société perverse que décrit Steinbeck : d'où sa mort précoce.

Juan Tômas, le frère de Kino, et sa femme Apolonia, représentent les citoyens qui se tiennent dans un juste milieu raisonnable, trop effrayés des conséquences d'une remise en cause du système. Des exploités qui courbent l'échine. Lorsque les choses vont s'avérer dangereuses, son frère conseillera à Kino de vendre sa perle, même à vil prix, pour s'en débarrasser.

Les villageois représentent la rumeur publique. Tel le chœur d'une tragédie grecque - ce qu'est aussi La perle puisque Kino, qui voulait échapper à sa condition, y retournera inexorablement -, il commente l'action et accompagne les événements. La nouvelle de cette perle extraordinaire suscite ainsi l'engouement autant que l'envie, la révolte de Kino autant l'opprobre que l'admiration. Sortant de cette foule, un mystérieux agresseur va se détacher dans la nuit, celui que Kino tuera, crime qui l'obligera à fuir avec sa famille.

Le médecin, le marchand et le curé sont les exploiteurs du système capitaliste. Le médecin a oublié sa vocation : il n'ouvre pas sa porte à ce couple malgré le danger que court l'enfant puisque Kino et Juana n'ont pas d'argent. En revanche, dès qu'il aura eu connaissance de cette perle prodigieuse, il se déplacera à deux reprises pour soigner l'enfant. Enfin, soigner, non : car notre homme est plutôt un empoisonneur. Steinbeck n'y va pas avec le dos de la cuillère, mais il faut reconnaître qu'on n'est parfois pas très loin de la vérité dans le système états-unien. Le curé, médecin de l'âme, se déplace aussi mais il n'est pas plus intéressé par le sort de l'enfant que le médecin : lui aussi veut surtout de l'argent. Enfin, les acheteurs se sont tous entendus entre eux puisqu'ils travaillent pour le même patron. La "concurrence libre et non faussée" n'est que de façade. Là aussi, toute ressemblance avec l'époque actuelle serait purement fortuite... Enfin, il y a les pisteurs, à la solde des capitalistes : efficaces et sans pitié.

Et la perle ? Elle figure la tentation. Imprégné de culture chrétienne (le romancier qualifie son histoire de "parabole", référence directe aux récits du Christ), Steinbeck a donné au serpent du jardin d'Eden les contours d'une perle magnifique. Le blanc est la couleur de la pureté, mais cette pureté là est trompeuse.

Le récit est très manichéen. Il y a la lumière - la beauté de la nature, l'honnêteté, le choix d'une vie simple, la solidarité - et l'ombre - la voracité du système capitaliste qui broie les hommes. Steinbeck l'assume puisqu'il écrit en préambule : "Mais, tels les vieux contes qui demeurent dans le cœur des hommes, on n'y trouve plus que le bon et le mauvais, le noir et le blanc, la grâce et la maléfice - sans aucune nuance intermédiaire."

C'est là que le lecteur adulte fera peut-être un peu la moue. De plus, depuis l'agression subie par Kino jusqu'à la fuite éperdue du couple et de leur enfant, cette Perle prend des allures de roman d'aventure tel qu'en a signés en quantité Jules Verne. Bien pour les enfants et les ados.

On n'en retrouve pas moins une architecture très bien pensée. La langue ? Le roman contient quelques belles choses. Exemple page 18 - même si "soleil doré" et "ombres noires" ne sont pas d'une grande inventivité : "Et le soleil doré projetait leurs ombres noires en avant, de sorte qu'ils piétinaient leurs propres silhouettes." Auquel répond, exactement 100 pages plus loin : "Le soleil se couchait derrière eux et leurs longues silhouettes s'allongeaient devant eux, de sorte qu'ils avaient l'air de porter deux tours d'ombre".

Mais la prose de Steinbeck montre aussi, ici, des faiblesses. Outre des métaphores parfois pauvres, on remarque une tendance à la redondance. Nous en avons déjà relevé dans les extraits ci-dessus. Page 35 également : "Chaque ville diffère de toute les autres : il n'y en a pas deux de semblable". Page 59, alors que Steinbeck exprime le rejet par le système de tout ce qui sort de la norme, il accumule les redites :

C'est merveilleux de voir combien une petite ville est inconsciente. Si un homme, une femme, un enfant ou un bébé agit et se conduit [1] selon les règles établies, n'enfreint aucune loi [2], ne risque aucune tentative, ne tombe pas malade et ne vient troubler en rien le confort, la paix morale ou le cours tranquille des jours de la ville [3], alors cet élément peut disparaître sans qu'on se soucie jamais de lui. Mais qu'un être sorte de la norme des pensées ou des habitudes rituelles, et [le "et est en trop non ?] aussitôt les nerfs de tous les citadins vibrent, un courant s'établit le long des fibres nerveuses de la ville.

On est décidément bien loin des grands romans de Steinbeck, tels Les Raisins de la colère ou A l'est d'Eden qui placèrent le grand écrivain américain très haut dans mon panthéon littéraire personnel. Pas la perle de son œuvre donc. Mais s'il peut donner envie à un lycéen ou à un collégien d'aller se plonger dans ces ouvrages là, ce sera une belle réussite.

Jduvi
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le 22 sept. 2025

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