La peur fait partie des récits qui nous font vivre l'histoire et dont on ressort étourdi, comme après la lecture de Remarque qui traite aussi de la Première Guerre mondiale.
Il relate comment les jeunes hommes innocents sont partis sereins,voyant dans la guerre un champ d'aventures et la possibilité d'exercer ce courage dont ils ne manquaient pas et comment, peu à peu, ils vont perdre leurs illusions teintées d'héroïsme et de patriotisme devant la réalité crue, sale, avilissante, de la guerre.
Cette Première Guerre mondiale est dite « de position » , c'est-à-dire « cette guerre sans fantaisie, sans changements, sans paysages nouveaux, cette guerre de factionnaires et de terrassiers, cette guerre de souffrances obscures dans la crasse et la boue, la guerre sans limites ni répit, où l'on n'agit pas, où l'on ne se défend même pas, où on attend l'obus aveugle » ( p.263, Livre de poche).
Le récit autobiographique relate donc, dans un style sec et froid efficace, souvent au présent, comment la guerre change un jeune homme cultivé et raffiné en brute , exécutant des ordres absurdes dans une « passivité animale », détruisant peu à peu l'individu pour en faire la pièce d'un troupeau.
Ce qui est vraiment très impressionnant, c'est de constater combien l'absurdité règne jusqu'à faire davantage craindre le lieutenant sournois et mauvais que l'ennemi lui-même. Dans les batailles, ils ne savent plus où ils sont, ce qu'ils doivent faire, où ils doivent aller. La dénonciation de l'incompétence de certains officiers est clairement soulevée. Ces hommes confrontés chaque jour à la mort des leurs attendent d'être relevés du front à partir de la perte de 50% des effectifs: ils se regardent alors et souhaitent subrepticement la mort de leur camarade quand ils sont deux, de 5 camarades quand ils sont 10...
Ce que montre Chevallier, c'est une reconfiguration totale des valeurs. Ainsi le déserteur allemand qui s'est rendu à l'ennemi est vu avec une certaine bienveillance : lui au moins n'aura pas à mourir, il a eu l'intelligence et le courage de fuir la guerre en se faisant prisonnier ( à l'époque, la désertion était passible de la peine de mort...) De même, les blessés sont enviés, ils vont connaître la propreté de l'hôpital et la bienveillance des infirmières. Pourtant quand, blessé, le narrateur se trouve en présente de ces infirmières, souvent femmes et filles d'officiers, il doit les détromper et passer pour un lâche: non, la guerre n'est pas le lieu du courage, même les plus courageux sont habités par cette seule émotion qui écrase même le patriotisme le plus valeureux : la peur.
Certains passages sont d'une expressivité troublante, nous sommes intimement liés à l'esprit de tous ces soldats : « J'ai roulé au fond du gouffre de moi-même, au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l'âme, et c'est un cloaque immonde, une ténèbre gluante. Voilà ce que j'étais, sans le savoir, ce que je suis : un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l'écrase...Il faudrait, pour que je sorte, qu'on me chasse avec des coups. Mais j'accepterais, je crois,de mourir ici pour qu'on ne m'oblige pas à monter les marches... J'ai peur au point de ne plus tenir à la vie. » (p. 294)
Toutes les guerres sont horribles, tous les témoignages de guerre sont horribles. À chaque guerre achevée on dit « plus jamais ça » , en 14, c'était la « der des ders ». Il faut lire, faire lire, et relire toute cette littérature de guerre, encore plus à une époque où on entend sur le net, comme on entendait dans les cafés avant les deux guerres mondiales, qu'une « bonne guerre » ferait du bien au pays, qu’elle permettrait de « rebooter » une démocratie vieillissante, à une époque où d'aucuns appellent de leurs vœux une bonne révolution, des politiques aujourd'hui l'appelant même de leurs vœux à l'extrême gauche de l'échiquier politique...ça modèrerait peut-être les ardeurs guerrières de tous ces révolutionnaires de salon.