« Je n’écris pas des pièces, j’écris des spectacles. » (Pommerat)

O.K, Joël. Tu n’es pas un écrivain, tu es un homme de théâtre, et comme tel tu t’es nourri à cette théâtralité qui est, comme chaque étudiant en lettres l’a su un jour, « le théâtre moins le texte, […] une épaisseur de signes et de sensations qui s’édifie sur la scène » (Roland, si tu nous regardes…).

Tu aurais dit : « J’écris des textes », je me serais inquiété : celui de La Réunification des deux Corées est d’une telle pauvreté… Je ne parle pas seulement du style : il y a des dramaturges – mettons Nathalie Sarraute, par exemple – qui arrivent à dissimuler des enjeux majeurs sous des répliques qui, techniquement, pourraient être écrites par de bons élèves de collège. Je parle précisément de ces sous-entendus, de cet implicite censés donner à ton théâtre tout son piquant : il n’y a pas de fond dans ce théâtre – peut-être aussi parce qu’il n’y a pas de forme.

J’ouvre au hasard l’édition scolaire de La Réunification : c’est à la page 38, la saynète intitulée « Mariage » : « Christian (à Nathalie). – Mais putain, pourquoi est-ce que tu lui as dit ?? / Nathalie. – Parce que c’est la vérité… Je lui ai dit la vérité, c’est ma sœur quand même, elle venait de m’annoncer qu’elle était follement amoureuse de toi et que vous alliez peut-être vous marier. / Christian. – Oh làlàlàlàlàlà ! / Marie-Ève. – Vous vous êtes juste embrassés ou vous êtes allés plus loin ?? »

Et donc, Joël, pendant la phase d’écriture de plateau, tu as laissé ça ? Tu trouves réellement que ce genre de dialogue lorgne du côté des Scènes de la vie conjugale de Bergman plutôt que vers la saison 28 des Anges de la téléréalité ? Tu aurais dit : « J’écris », j’aurais encore trouvé cela discutable : le problème de La Réunification des deux Corées, c’est que, pièce ou spectacle, c’est à peine écrit.

Oui, parce que j’ai quand même regardé quelques saynètes en vidéo : ta mise en scène, pas celle en bifrontal autour de laquelle tout était pourtant censé s’organiser (« Pour ce qui est de La Réunification des deux Corées son point de départ essentiel a été le désir de travailler dans un espace bifrontal », on trouve ça dans l’un de ces « dossiers d’accompagnement » sans lesquels un homme de théâtre contemporain ne pourrait plus vivre), mais enfin ta mise en scène.

Par moments le public rit. Il ne rit pas des situations elles-mêmes, ni du texte évidemment (qui d’ailleurs diffère de celui du livre), il rit de tout ce qui, dans les situations, relève de l’outrance, du cliché, de ce qui tombe au bon moment. (Est-ce un rire inquiétant, un rire dont on se souvient une fois la pièce terminée ? Je ne crois pas.) Pour les comédiens, c’est sans doute un plaisir de jouer La Réunification des deux Corées : n’y vois aucune ironie, je connais des adolescents qui ont beaucoup aimé monter la pièce avec le club théâtre de leur collège. Ça doit aussi être plaisant pour les scénographes, pour les éclairagistes et pour ceux qui font des « dossiers d’accompagnement ».

Pour le lecteur non, en tout cas pas pour moi.

Alcofribas
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le 12 juil. 2026

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