« Peu de gens sont prêts à reconnaître que l'ascension du fascisme et du nazisme a été non pas une réaction contre les tendances socialistes de la période antérieure, mais un résultat inévitable de ces tendances . C'est une chose que la plupart des gens ont refusé de voir, même au moment où l'on s'est rendu compte de la ressemblance qu'offraient certains traits négatifs des régimes intérieurs de la Russie communiste et de l'Allemagne nazie . Le résultat en est que bien des gens qui se considèrent très au-dessus des aberrations du nazisme et qui en haïssent très sincèrement toutes les manifestations, travaillent en même temps pour des idéaux dont la réalisation mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée . »
« Afin d'infirmer ces soupçons et d'atteler à son char le plus fort de tous les moteurs politiques, le désir de liberté, le socialisme recourut de plus en plus à la promesse d'une « nouvelle liberté » . [...] Pour les grands apôtres de la liberté politique, être libre cela avait voulu dire être libre de toute coercition, de tout arbitraire exercé par autrui . [...] Mais la nouvelle liberté consisterait à être libre de tout besoin, libre de l'obligation des circonstances qui limitent inévitablement, encore qu'inégalement, la possibilité de choix de chacun de nous . Dans ce sens, le mot liberté n'est évidemment qu'un autre nom donné au pouvoir ou à la richesse . [...] La tragédie est d’autant plus atroce s’il est prouvé que la route de la liberté promise ne mène qu’à la servitude . »
« Celui qui contrôle toute l'activité économique contrôle en même temps tous les moyens de réalisation destinés à toutes les fins imaginables ; c'est lui qui décidera, en dernière instance, lesquelles choisir ou écarter . Le contrôle économique n’est donc pas seulement un secteur isolé de la vie humaine, mais le contrôle des moyens susceptibles de servir à toutes les fins possibles . Quiconque a le contrôle exclusif de ces moyens est à même de décider quels sont les résultats qu'on doit rechercher, d’établir une hiérarchie de valeurs, en un mot, c’est lui qui déterminera quelles croyances et quelles ambitions sont admissibles . [...] Comme dans la vie moderne nous sommes dépendants à chaque instant, à chaque pas, de la production des autres hommes, le planisme économique implique la réglementation presque totale de toute notre vie . »
« Nous avons toutes les raisons de supposer que les manifestations les plus répugnantes des systèmes totalitaires actuels ne sont pas des sous-produits accidentels, mais bel et bien des phénomènes que le totalitarisme produit inévitablement tôt ou tard . [...] Un groupe suffisamment nombreux et fort, présentant des opinions suffisamment homogènes a plus de chances d’être formé par les pires que par les meilleurs éléments de la société . [...] On obtiendra l'adhésion des gens dociles et faciles à duper qui n'ont pas de convictions personnelles bien définies et acceptent tout système de valeurs à condition qu'on leur répète des slogans appropriés assez forts et avec suffisamment d'insistance . [...] L’élément essentiel de tout credo politique, capable de sceller solidement l’union d’un groupe, est l’opposition entre « nous » et « eux », la lutte commune contre les hommes qui se trouvent en dehors du groupe . »
«Plus les gens comprennent que la situation de l’individu n’est pas déterminée par des forces impersonnelles ni par l’émulation, mais qu’elle est définie par une autorité, plus leur attitude change à l’égard de leur propre situation dans le cadre social. Les inégalités paraîtront toujours injustes à ceux qu’elles affectent, les déceptions, imméritées, et les coups du destin, aveugles. Mais, si ces choses arrivent dans une société dirigée, les réactions des gens vont être autres que dans une société où l’on ne peut pas attribuer la responsabilité des événements au choix délibéré de quelqu’un. n supporte plus aisément l’inégalité, elle affecte moins la dignité, si elle résulte de l’influence de forces impersonnelles, que lorsqu’on la sait provoquée à dessein. Dans la société de concurrence, un employeur n’offense pas la dignité d’un homme en lui disant qu’il n’a pas besoin de ses services, ou qu’il ne peut pas lui offrir un travail intéressant. Le chômage ou la perte de revenu pour quelque autre raison, choses qui arrivent immanquablement dans toute société, sont moins dégradants si l’on peut les considérer comme la conséquence d’une malchance, et non pas comme voulus par l’autorité. L’expérience la plus amère le serait davantage dans la société « planifiée ». Là, quelques individus auront à décider non seulement si une personne est apte à un certain travail, mais, d’une façon générale, si elle est utile à quelque chose et dans quelle mesure. Sa position dans la vie lui sera assignée par quelqu’un d’autre.»
« La manière la plus efficace de diriger les efforts de tous vers l'objectif du plan social, c'est d'amener chacun à croire en cet objectif . [...] La propagande totalitaire ne peut pas se limiter aux valeurs, aux questions d'opinion ou de convictions d'ordre moral [...] elle doit aborder des problèmes qui affectent l'intelligence humaine d'une façon différente . [...] Le mot « vérité » lui-même perd son ancienne signification. Il ne désigne plus une chose qu’il faut trouver en soumettant chaque preuve exclusivement au jugement de la conscience individuelle : il signifie une chose imposée par l’autorité . [...] La science pure ou l’art pour l’art trouvent aussi peu de grâce aux yeux des nazis que des intellectuels socialistes ou des communistes . Toute activité doit trouver sa justification dans un but social conscient . »
« C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par cette soumission quotidienne que nous contribuons à construire quelque chose qui est plus grand que nous pouvons le comprendre. eu importe que cette soumission dans le passé ait été motivée par une croyance, considérée aujourd’hui dans certains milieux comme une superstition, par un esprit religieux d’humilité, ou par un respect exagéré pour les enseignements sommaires des premiers économistes. Il est infiniment plus difficile, et c’est là le point crucial, de comprendre rationnellement la nécessité d’une soumission aux forces dont on ne peut suivre en détail les opérations, que d’accepter cette nécessité par une humble ferveur religieuse ou par respect pour les doctrines économiques. Il faudrait, en effet, avoir infiniment plus d’intelligence qu’aucun de nous n’en possède actuellement, pour maintenir simplement notre civilisation complexe sans imposer aux hommes l’obligation de faire des choses dont ils ne comprennent pas la nécessité. Le refus de céder aux forces que nous ne comprenons pas et ne reconnaissons pas comme résultant des décisions d’êtres intelligents, est le produit d’un rationalisme incomplet et partant erroné. Rationalisme incomplet parce qu’il n’embrasse pas des faits qui, dans la multiplicité des efforts individuels exercés au sein d’une société complexe, interviennent sans qu’un individu puisse les surveiller. D’autre part, il ne comprend pas qu’il faut, ou bien détruire cette société complexe, ou bien choisir entre la soumission aux forces impersonnelles et en apparence irrationnelles du marché, et l’institution d’un pouvoir arbitraire. Dans son désir d’échapper aux restrictions pénibles qui lui sont imposées aujourd’hui, l’individu ne se rend pas compte que les restrictions autoritaires délibérément imposées à leur place seront encore plus dures »
« L’accroissement actuel des monopoles est, pour une grande part, le résultat d’une collaboration consciente entre capital organisé et travail organisé ; des groupes d’ouvriers privilégiés participent aux bénéfices du monopole aux dépens de la communauté et, en particulier, aux dépens des plus pauvres . [...] C’est un des spectacles des plus tristes de notre temps que de voir un grand mouvement démocratique soutenir une politique qui mène nécessairement à la destruction de la démocratie . [...] Il n’y a que deux possibilités, soit un système dirigé par la discipline impersonnelle du marché, soit un autre dirigé par la volonté de quelques individus ; et ceux qui s’acharnent à détruire le premier contribuent, sciemment ou inconsciemment, à créer le second . »