Je me suis laissé appâté par le pitch car il renvoie à une, sinon la question centrale de l’existence : la métaphysique. Qu’est-ce que la réalité, peut-on y accéder, par quels moyens ? Rien que ça ! La « théorie qui fascine la Silicon Valley », comme l’indique le sous-titre, n’est pas l’allégorie de la caverne de Platon, mais celle d’une simulation : nous serions, en gros, des Sims, en tous cas des personnages créés par une entité supérieure (dans la tête des techno-milliardaires genre Altman et Musk, ce ne serait pas Dieu mais plutôt une civilisation post-humaine) qui générerait de toutes pièces notre monde (notre réalité). Il s’agit alors, comme dans toute SF, de trouver des glitches, des failles dans la matrice (comme dans le très moyen Le Vertige de Dupieux) qui prennent la forme, selon Loïc Hecht, de remote viewing, d’expériences de mort imminente et de sortie du corps, de rêves lucides, de télépathie…
Sur le fond, Hecht essaie de vulgariser des concepts de physique et de physique quantique auxquels je n’ai absolument rien compris (c’est dommage, car c’est une bonne partie des 350 pages), mais j’avoue mon incompétence : je n’ai pas fait de filière scientifique et arrêté la physique en 1ère. Ça m’a d’autant moins intéressé que systématiquement, chaque scientifique (sérieux, et même très sérieux vu les pedigrees) essayant de trouver des preuves et ne réussissant que modérément finit par en revenir à la philosophie, qu’elle soit occidentale (le conflit essentialisme / pragmatisme-matérialisme) ou orientale (bouddhisme, advaita vedanta…), pour appréhender la notion de conscience. À quoi bon s’embêter avec de la physique si la philosophie, qui m’intéresse beaucoup plus, lui est supérieure ?
Je me suis donc raccroché à la forme, c’est-à-dire l’enquête elle-même et le récit que l’auteur en fait. Tout ça se déroule aux États-Unis et on sent l’influence du gonzo journalisme à l’américaine dans l’écriture, très cash, avec des ruptures de ton et des incises personnelles qui m’ont un peu décontenancé. L’auteur restitue son enquête avec pas mal de détails inutiles, surtout au début : il a loué un AirBnB, on lui prête un appartement, il va faire une randonnée avec les propriétaires, très sympas… On s’en fout. Il a beaucoup de mal à obtenir des interviews, ça, d’accord, puis il en a, et alors là se met à nous restituer les monologues (les « tunnels ») de ses interlocuteurs in extenso sur plusieurs pages. Parfois, ils échangent des mails, alors on a le droit aux retranscriptions des mails. Parfois, il discute avec une IA générative et on a la chance de lire sa réponse. Cela donne des blocs de texte illisibles et inintéressants au possible (et, pour ceux que j’ai lus, souvent incompréhensibles car pleins de jargon). Puis, vers le tiers du livre, il rencontre Tom Campbell, et ce physicien/anti-gourou (selon Hecht) va devenir son interlocuteur principal. On a donc le droit à plein de tunnels, séminaires et conférences. Évidemment, tout ça fait un livre trop long, mal ficelé et assez désagréable à lire. Et soudain, page 347, vient l’explication – même s’il y avait des indices avant :
Dans la solitude de ce livre que j’avais mis six ans à écrire, ChatGPT est devenu une présence quotidienne. Au début, c’était un assistant : je lui demandais son avis sur une tournure, une coupe, une transition. Puis il est devenu une sorte de micro-éditeur. Bien sûr, ça n’empêchait pas les discussions passionnantes avec mes vrais éditeurs humains, mais au quotidien, c’est avec lui que je faisais rebondir mes doutes sur la structure d’un chapitre ou l’articulation d’une idée.
Hecht cite à plusieurs reprises Emmanuel Carrère, qu’il a lu, nous dit-il, et qui, rappelons-le, a participé à amener en France la non-fiction littéraire, le journalisme littéraire anglo-saxon. Mais ni Hecht, ni Hecht et ChatGPT n’ont la virtuosité, le talent et le style de Carrère – et Dieu merci !
Au final, vit-on dans une simulation ? La conclusion nous emmène en Inde et au Tibet (on soupire fort), car aucun scientifique n’a à ce jour percé de manière irréfutable le voile de la matrice – et si matrice il y avait, peut-être ne se laisserait-elle pas percer ? Mystère… On n’est donc pas plus avancés qu’au début, et on ne sait toujours pas si la réalité existe en-dehors de nous ou si elle n’existe que par notre expérience. Vous me direz que c’était moins la destination que le voyage qui comptait, dans cette histoire. Peut-être ; encore faut-il être embarqué. J’aurais préféré lire Platon ou relire Feux sacrés de Cécile Guilbert.