Quel bonheur, à mon âge, de pouvoir encore découvrir pour la première fois de véritables chefs-d'œuvre !
J’aimerais que chacun ait la chance, ainsi que les moyens intellectuels et affectifs, de pouvoir lire un tel roman, et de l’aimer comme il le mérite.
La Storia possède l’ampleur des grands romans que j’admire, tels que Vie et destin de Vassili Grossman ou Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Chacun de ces livres monumentaux nécessite mille pages ou plus pour tenter de saisir l’indicible horreur de la Seconde Guerre mondiale.
Mais là où ces auteurs font appel à la pensée, à l’analyse, à une forme d’intellectualisation pour appréhender l’Histoire, Elsa Morante choisit un tout autre chemin : elle s’attache à la plus humble des victimes, un enfant qui ne sait même pas qu’il est victime : Useppe.
Né d’un viol entre une femme romaine pauvre et un soldat allemand tué peu après, Useppe est une créature de pure innocence. Pour lui, rien ni personne n’est foncièrement mauvais. Il ne cherche qu’à aimer et à survivre. Autour de lui gravitent des personnages très divers qui nous font traverser la guerre et les années qui suivent.
Après un résumé froid et factuel des grands événements historiques de chaque année, le roman s’incarne peu à peu à travers ceux qui les ont subis. Ce sont des figures souvent modestes, parfois lucides, parfois inconscientes du rôle tragique que l’Histoire leur impose.
Il y a les habitants du ghetto juif, engloutis dans les wagons blindés d’une gare, dont les âmes semblent encore errer quand Elsa, la mère d’Useppe, revient sur les lieux.
Il y a les résistants, dépeints avec une richesse rare, notamment le fils aîné d’Elsa, hédoniste farouche et insaisissable, ou encore David, le juif anarchiste qui meurt, littéralement, de trop penser.
Il y a même les chiens, sublimes condensés d’amour inconditionnel, eux aussi emportés par le chaos.
Avec, en arrière-plan, les ruelles populaires de Rome, ses quartiers hauts en couleurs.
Morante dresse le portrait d’une multitude de personnages, tous vus avec un regard lucide mais profondément humain. Des êtres que la guerre rassemble, sépare, broie.
Ce roman est à lire absolument. Il parle avec une simplicité déchirante de la grande Histoire, reflétée dans le regard d’un enfant pour qui le Mal est inconcevable et qui ne peut vivre auprès de lui.
Useppe vous offrira l’un des plus beaux portraits d’enfant de la littérature, aux côtés de Ponette ou d’Ana de Cría cuervos – et peut-être même au-delà.