Déjà deux ans que le grand Philip Roth s'est éteint à l'âge de 85 ans, l'occasion de lire ou relire "La tâche", Prix Médicis étranger 2002 et gros succès public. Cet impressionnant roman où la férocité de l'écrivain est impitoyable pour décrire à la fois le fléau du politiquement correct et les ravages qu'il produit, mais surtout pour nous raconter la vie d'un homme qui a renié ses origines, abandonné sa mère qui l'aimait éperdument, et bâti son existence sur un mensonge, un faux-semblant dont sa femme et ses enfants ne sauront jamais rien. Autour de ce personnage plutôt détestable, accusé par ailleurs de racisme et qui entretient une relation avec une femme de ménage ayant la moitié de son âge, Philip Roth dresse une charge puissante et subtile contre le puritanisme américain et l'indignation hypocrite avec en toile de fond l'affaire Monica Lewinsky. Changer d'identité pour échapper au déterminisme social, si en apparence cela a réussi à cet ancien professeur et doyen d'université de 71 ans, dont Nathan Zuckerman, le narrateur et double de Philip Roth, entreprend de percer le mystère, au final lorsque le lecteur a tous les éléments pour recomposer le puzzle de cette vie de mensonges, on se rend compte que le boomerang revient de plein fouet à la face de l'éminent professeur. Brillamment construit à travers une narration virtuose d'allers-retours dans le temps qui n’embrouille jamais le lecteur, ce fabuleux roman foisonnant, profondément troublant et d'une grande liberté, est aussi une profonde réflexion sur l'identité, les choix de vie, les convenances, et un thermomètre dans le cul de l'Amérique, comme le dit son auteur, cette Amérique que l'on trouvait pathétique il y a 20 ans et qui est encore bien pire aujourd'hui sous l'ère de Trump.