Avec La Végétarienne, l’écrivaine sud-coréenne Han Kang – prix Nobel de Littérature 2024 - nous présente Yonghye, une épouse ordinaire qui, à la suite d’un rêve, se décide à jeter aux ordures les aliments d’origine animale présents dans son réfrigérateur. Un changement de comportement alimentaire soudain qui tourne à l’obsession maladive chez cette femme désormais asociale, mutique et dénutrie, et décrit successivement par le mari, le beau-frère et la sœur de cette dernière. Et Han Kang d’opérer un choix inattendu : alors que le premier chapitre associé à la parole de l’époux de Yonghye est écrit à la première personne du singulier, les deux suivants sont, eux, mis à distance par l’usage de la troisième. A la lecture, se pose la question de l’intention derrière la cohabitation de ces deux formes narratives. Peut-être est-ce là une manière pour Kang de démarquer ces deux derniers personnages dont la curiosité, voire l’empathie, qu’ils finissent par éprouver à l’égard de cette femme végétale les placent, comme elle, en dehors du champ de ce qui est socialement acceptable. De manière détournée, La Végétarienne, par ce rapport au corps que l’auteure révèle, est aussi le récit du rejet des conventions et injonctions d’une société coréenne corsetée et patriarcale. Mais qu’importe les interprétations que chacun peut plaquer sur ce roman : nos repères y sont bousculés, la beauté s’invitant parfois lors de scènes angoissantes et malsaines, générant des sentiments mêlés. Questionnant le regard que nous posons sur la folie et la nature des choses, La Végétarienne s’ouvre ainsi telle une splendide fleur noire.