Un récit efficace et prenant, raconté à la première personne par Mohammed dit Momo, un enfant de prostituée recueilli par Mme Rosa, une grosse femme juive qui vit en prenant en pension les enfants du quartier de Belleville.
Vieille, en surpoids, en proie à des crises d'angoisse héritées de son passé à Auschwitz, Mme Rosa peut de moins en moins monter les six étages qui vont jusqu'au réduit où elle garde ces enfants. Momo le voit et cherche des solutions, celles que peut trouver un gamin ayant grandi sans parents et sans l'école, habitué à voler et qui passe l'essentiel de son temps dans la rue. Il l'accompagne jusqu'à sa déchéance finale.
On pourrait croire à un roman particulièrement morbide, mais il y a deux éléments qui changent complètement la donne. Tout d'abord la narration, particulièrement réussie, car le narrateur utilise un langage propre empruntant à des expressions prononcées dans des bistrots et mal comprises, des préjugés déformés jusqu'à l'absurde, et on peut aussi le soupçonner de ne pas tout nous dire. La situation d'énonciation est qu'il raconte la fin de Mme Rosa à un couple qui le recueille.
A cette couche de narration bourrée de trouvailles langagières il faut rajouter un sens du comique absurde, à l'image des clowns que Momo adore aller voir. Car l'immeuble décrit dans le livre est une véritable catastrophe sociale, avec des groupes d'immigrés africains se partageant un appartement minuscule, des cracheurs de feu, un maquereau au grand coeur, et le très beau personnage de Madame Lola, transsexuel subsaharien spécialisé dans la domination au bois de Boulogne, qui porte à bout de bras (au propre comme au figuré) la vieille dame.
Tout le roman est un plaidoyer contre l'acharnement thérapeutique : Mme Rosa ne veut pas être prise en charge par la médecine et continuer à vivre. Elle préfère mourir sans soins pour abréger son existence, et Momo fait ce qu'il peut pour exaucer son souhait (quitte à être tenté de la suivre dans ce chemin).
Voilà pour le canevas général, mais La vie devant soi est une réussite pour l'espèce de magma qu'il donne à voir. C'est du vivant, du sale, du poignant.