Si les contextes changent, la réflexion demeure, chère à Malraux, comme une angoisse, sourde et implacable, grande, légitime surtout — la seule, peut-être, à l’être — : la condition humaine.
Ici l’aventurier, homme hors de la société, hors de la vie, sert d’amorce à la réflexion de l’auteur (en même temps qu’à ses goûts). « Tout aventurier est né d’un mythomane. » Le mot reviendra dans La Condition Humaine. La mythomanie, à laquelle Malraux s'adonnait d'ailleurs volontiers, il en fait une force : celle qui permet à l’individu de vivre dans un monde recréé par lui-même, comme en signe de vengeance sur la vie.
L’idée de l’aventure, André Malraux l’élève avec cette clairvoyante conscience des choses qui lui est propre, à son sens le plus profond : métaphysique. L’aventure est une fuite de soi, une action et une prise de risque qui entend justifier la présence de celui qui la vit sur terre.


Cruelle, la justesse de la pensée de Malraux résonne dans l’esprit de ses personnages avec l’écho amer de la fatalité, et teinte le roman de cette mélancolie qui le rend si beau.
Doutes et réflexions vivent leur vie rampante dans les caboches de Claude et Perken, tout à fait à l’image des insectes ; mouvement grouillant, oppressant : étouffement supplémentaire dans cette jungle épaisse, cette fois par le bas.
 À trop bien cerner leurs limites, ne leur reste-t-il pas que l’acceptation ou la mort ? Cette dernière accompagne nos deux héros tout au long de leur errance, point d’ancrage à toute réflexion. Ici, elle n’est pas un risque dont il leur faudra triompher, mais bien telle qu’elle se définit parfois : hasardeuse, irrémédiable, arbitraire. C’est évidemment de cette manière qu’elle entrera en scène, pareille au fatum de la tragédie, et qu’elle trouvera sa résolution après un des plus intenses moments de littérature : une fin de roman tragique, d’une ampleur inégalée, décuplée par la justesse de la pensée et la qualité de concision de l’auteur.


Le style de Malraux, du reste, commence à s'affiner avec ce deuxième roman. Un travail par le moins ; un effort de la concision, de la justesse par la simplicité (entendre évidence), parfois jusqu’à l’ellipse et le raccourci, qui demandent au lecteur une attention permanente. La Voie Royale a cette petite particularité d’offrir des descriptions par moments plus denses que ce qui ressort des autres romans, et de ces instants je retiens une lourdeur que je ne recherchais pas ici et que j'affectionne peu. 
Plus pittoresque et plus anecdotique que d'autres textes de l'auteur, La Voie Royale n'en reste pas moins un grand roman.
Vincent_Liveira
9
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Le 2 juillet 2014

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