Outre le fait d’être presque l’homonyme du personnage de Shining, Jacques Thorens a été durant plusieurs années le projectionniste d’un des derniers cinéma de quartier de Paris , le fameux Brady. Je dis fameux car pour tous les amateurs de bisseries et les cannibales lecteurs biberonnés à la sainte découverte du Mad Movies de la grande époque, le nom du cinéma revenait souvent sous la plume amusée du regretté Jean Pierre Putters ou de Christophe Lemaire qui décrivaient l’endroit avec affection, nostalgie et verve. Il faut dire que ce cinéma qui appartenait à Jean Pierre Mocky en a vu défiler des films étranges mais surtout des spectateurs et des clients qui l’étaient tout autant. Car l’une des particularité du Brady (encore que c’était le cas de nombreuses autres petites salles de quartier) c’est que le “spectacle” était autant dans la salle que sur l’écran et l’on regrette presque que Jacques Thorens n’ai pris ses fonctions de projectionniste qu’à partir de 2000 car l’histoire de cette salle dans les années 60/70/80 devait être tout aussi croquignolesque.


Le Brady le Cinéma des Damnés est un ouvrage dense qui étale au fil de près de 350 pages les souvenirs et les divagations cinéphiliques de son auteur en brassant des thématiques qui dépassent l’écran, la salle et même le cinéma lui-même . Comme dans un cahier de souvenirs se bousculent un peu en vrac des considérations sur le cinéma bis, un portrait de du patron Jean Pierre Mocky, une évocation du métier de projectionniste tel qu’il était avant, l'âge révolu des bobines de pellicules et des métiers qui allaient avec, les étranges spectateurs qui hantaient la salle, les amis et habitués de l’endroit mais aussi la vie d’un quartier populaire et désœuvré dans lequel on trouvait toxicos, prostituées, coiffeurs africains et clochards. Si le Brady est longtemps resté le seul cinéma ou l’on pouvait voir certains films, ce n’était à l’évidence pas le meilleur moyen de les voir. L’ambiance dans la salle était disons folklorique avec des SDF qui venaient pour pioncer, des exhibitionnistes, des voyeurs, des homos qui venaient tapiner dans la salle ou dans les chiottes et de temps en temps un type qui gueulait en sortant son couteau. L’espace n’était pas très safe pour les femmes cinéphiles et célibataires certaines ressortant très vite de la salle pas très à l’aise de voir plus de type la regarder elle que l’écran. Le bouquin est une mine d’anecdotes tragi-comiques du SDF qui fait griller tranquillement ses saucisses dans la salle au spectateur se retrouvant à s'asseoir à côté d’un type mort depuis un moment en passant par le ballet étranges des pratiques douteuses dans les toilettes ou les spectateurs à poil. Le Brady était aussi une expérience olfactive totale de vieilles chaussettes, de vinasse, de sperme froid , de cul et de sueurs que même les cafards, puces et poux qui squattaient les sièges avaient parfois du mal à supporter. Le pire c’est que cette salle me faisait rêver et que j’ai même failli m’y rendre un jour avec un pote lors d’un voyage scolaire sur Paris à la place d’une après midi libre à Beaubourg, finalement on a renoncé craignant un timing trop serré pour pouvoir reprendre le bus du retour.


Le Brady était aussi un cinéma qui semblait perpétuellement en construction, il faut dire que Mocky payait les ouvriers quand il pensait à autre choses qu’à financer son prochain film, c’est à dire pas souvent. Escalier avec aucune marche à la même hauteur, portes qui se cognent l’une contre l’autre quand on les ouvre, trou béant caché par des planches, moquette qui colle aux pieds on était dans l’authentique plus que dans le confort. Pourtant encore une fois cet endroit reste assez mythique et prompt à nourrir tout l’imaginaire de cinéphages un peu déviants qui auraient bien tenté l’expérience Brady comme celle d’une attraction de fête foraine. Jacques Thorens rend un très bel hommage à l’endroit mais aussi à toute cette faune de paumés qu’il regarde finalement avec beaucoup d’affection à l’image des prostituées asiatiques puis bulgares qui arpentaient les rues et qu’il laissait se reposer ou passer un moment dans le hall du cinéma qui leur servait aussi occasionnellement de vestiaire. Et à la brève évocation de clochards spectateurs et endormis qui sont décédés de la rue et de la misère on sent que Jacques Thorens aimait profondément cet endroit pour son côté dernier refuge des oubliés.


Le Brady le Cinéma des Damnés est aussi le témoignages de plusieurs époques comme celle des doubles programmes avec westerns, films érotiques et films de karaté aux titres mensongers, stupides et parfois racistes que l’auteur s’amuse à citer en les extrayant d’un vieux carnet consignant tous les films passés au Brady. Piège Nazi, Les Orgies de Frankenstein, Planque Toi Minable Trinita Arrive, Vivant Mais de Préférence Mort, Langues Profondes, Dracula ce vieux Cochon, La Brute, le Bonze et le Méchant, Karaté à Mort Pour Une Poignée de Soja ….. Les titres évoquent plus l’arrière boutique d’un vieux vidéoclub que le cahier critique de Télérama. Le livre parle aussi bien sûr de l’explosion de la pornographie lorsque des distributeurs ajoutaient des scènes de cul dans des films de la Hammer ou un film avec Bourvil pour attirer le chaland sans se ruiner. Un tas de pratiques commerciales douteuses propres au cinéma bis qui ne reculait devant rien pour attirer les spectateurs. Mais à travers ces petites magouilles on redécouvre aussi le métier de projectionniste qui collait et chargeait les bobines en surveillant parfois sur de vieilles machines et dans un fracas sonore permanent que le film ne prenne pas feu lors de sa projection.


Le bouquin est assez dense et l’on a un temps la sensation de passer souvent d’un sujet à l’autre, puis d’y revenir, puis de repartir vers une autre digression, ce qui rend la lecture parfois aussi bordélique et chaotique que l’endroit lui-même. Pourtant une fois bien installé dans le fauteuil collant du Brady on écoute tonton Thorens nous raconter les milles et unes histoires de ce cinéma avec autant de plaisir que d’émotion. Le type à tant de choses à raconter qu’on aimerait en faire le tour dans une seule critique ce qui est proprement impossible. Dans le dernier Bistro de l’Horreur les vénérables piller de ce comptoir que sont François Cognard et Christophe Lemaire disent que Jacques Thorens pourrait sortir un second bouquin sur le Brady ce qui est une excellente nouvelle pour ce début d'année ou damné.


En attendant je ne saurai que conseiller vivement cet ouvrage qui rend un magnifique hommage au cinéma qui m’est si chère, celui des malpolis, celui des marginaux, celui qui ne sent pas la rose, celui qui n’a pas la triste mine de hangar froid ou l’on vend plus de friandises que de rêves, celui des freaks et des bizarres.


Petit bonus avec trois petits reportages sympathiques sur le sujet même si Jacques Thorens est bien meilleur auteur que monteur de documentaires. .


Le Brady Le Cinéma des Damnés Partie 1

Le Brady Le Cinéma des Damnés Partie 2

Le Brady Le Cinéma des Damnés Partie 3


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le 1 janv. 2026

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