Ce n’est pas que je sois devenu obsédé par le maître des Prisons imaginaires, mais enfin l’essai de Nodier lu il y a quelque temps avait piqué ma curiosité sans l’assouvir – le texte évoquant finalement assez peu Piranèse. Ce dernier serait-il un graveur pour écrivains ? En tout état de cause, entre Nodier, Victor Hugo et Marguerite Yourcenar, donc, il semble avoir inspiré les gens de plume (1).
Or, dans le Cerveau noir de Piranèse (à l’origine une étude publiée dans le recueil Sous bénéfice d’inventaire), la dernière nommée se livre à bien davantage qu’à de vagues ekphrasis (2) ou qu’à des songeries plus ou moins détachées. Sa connaissance des gravures de Piranèse donne lieu à d’intéressantes analyses, qui insistent sur la singularité de « ces Prisons, qui sont, avec les Peintures noires de Goya, une des œuvres les plus secrètes que nous ait léguées un homme du XVIIIe siècle » (p. 43) non seulement par rapport à la production de l’époque, mais aussi par rapport aux Antiquités et aux Vues de Rome, notamment : « ces images qui rentrent par bien des aspects dans un genre à la mode en sortent délibérément par l’intensité, l’étrangeté, la violence, par l’effet d’on ne sait quel coup de soleil noir » (p. 36). Oui, Marguerite Yourcenar a aussi le sens de la formule.
Elle ne se contente pas de se livrer à quelque exercice d’admiration, mais propose aussi des analyses qui expliquent notre perception, ce qui me semble un des meilleurs services qu’un guide / écrivain puisse rendre à un visiteur / lecteur, à plus forte raison quand ce dernier n’est pas spécialiste : « Notre vertige devant le monde irrationnel des Prisons est fait, non du manque de mesure (car jamais Piranèse ne fut plus géomètre), mais de la multiplicité de calculs qu’on sait exacts et qui portent sur des proportions qu’on sait fausses » (p. 45).
Il me semble en outre que c’est ainsi qu’elle finit par expliquer le principal paradoxe des Carceri d’invenzione, et qui en justifient le titre : « Nulle part à l’abri du bruit, on n’est nulle part non plus à l’abri du regard dans ces donjons creux, évidés semble-t-il, que des escaliers et des claires-voies relient à d’autres donjons invisibles, et ce sentiment d’exposition totale, d’insécurité totale, contribue peut-être plus que tout le reste à faire de ces fantastiques palais des prisons » (p. 44). Car enfin il fallait peut-être commencer par là : montrez ces gravures de Piranèse à quelqu’un qui ne les a jamais vues, il ne vous dira pas que ce sont des prisons.
Toutes ces perspectives – sans jeu de mots –, Marguerite Yourcenar les aborde, sans négliger l’histoire de l’art, ou plus exactement, l’histoire de la réception d’une œuvre d’art, en particulier à la fin de son essai. Écrire, en 1962, que face aux Prisons « nous ne pouvons pas ne pas songer à nos théories, à nos systèmes, à nos constructions mentales magnifiques et vaines dans les recoins desquelles finit toujours par se tapir un supplicié » (p. 53), c’est pertinent. Proposer d’expliquer « le secret des Prisons » par « un concept qui a particulièrement préoccupé l’imagination italienne, et qui de tout temps a été fécond en chefs-d’œuvre, celui du Jugement, de l’Enfer, du Dies Iræ » (p. 52), ça ne l’était pas moins.


(1) Il semblerait que l’inaugurateur de cette tradition soit De Quincey à travers un souvenir de Coleridge.)
(2) Si vous me trouvez le pluriel grec, je vous en serai très reconnaissant.

Alcofribas
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le 16 juil. 2019

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