Apollo et Emma coulent des mois heureux, dans l'attente de la naissance de leur enfant.
Apollo, n'ayant pas connu son père, souhaite de tout son coeur « être un meilleur père ». Un papa moderne, qui portera son fils constamment dans son porte-bébé, l'emmènera au parc avec d'autres papas et couvrira les réseaux sociaux de la moindre photo, par fierté. Brian naît de cette merveilleuse union, mais Emma est bizarre après la naissance.
Elle ne mange presque plus, ne dort plus, elle est irascible et tendue.
Un post-partum pas écouté ? Une pathologie négligée par l'entourage ?
« Quand j'étais enceinte de huit mois, dit Emma, une femme m'a abordée dans la rue. Elle a eu un grand sourire en me voyant, alors que je ne la connaissais pas. Elle m'a arrêtée et m'a dit qu'une fois que le bébé serait né, je ne saurais plus jamais ce qu'était une vie sans angoisse. »
L'angoisse nous rend-elle paranoïaques dans un monde surmédiatisé où les prédateurs sont au coin des rues et dans nos PC ?
Est-ce que les histoires pour enfants sont là uniquement pour divertir ou pour nous faire passer un message ?
Ces ogres et ces sorcières qui mangent les enfants ?
Ce petit chaperon rouge qui se balade seule dans les bois et devient la proie du loup…
Autrefois, on pouvait penser, selon diverses opinions, que ces histoires parlaient de la transition entre l'enfance et le passage brutal vers l'âge adulte.
Aujourd'hui, et depuis une vingtaine d'années, avec la médiatisation de tout, on pourrait se dire que ces récits parlent d'un autre type de métaphore.
Ils pourraient évoquer un prédateur, un monstre sous forme humaine qui existe bel et bien : le pédocriminel, le dévoreur d'enfants.
Et dans nos sociétés modernes, le dévoreur d'enfants passe par une forme que nous utilisons tous : le numérique.
Et parce que ce prédateur existe, est-ce suffisant pour rendre tous les parents complètement paranoïaques ?
« Quoi qu'on fasse, on ne peut pas empêcher le monde extérieur d'entrer. Alors comment faire pour protéger nos enfants ? »
Et puis il y a cette autre menace, plus insidieuse : le doigt accusateur sur la parentalité.
Éducation positive, pas positive, éducation à l'ancienne ou à l'écoute, stricte ou laxiste, discipline ou liberté, intégration à la société, développement des activités extrascolaires, ne pas les laisser seuls, les laisser seuls pour qu'ils apprennent l'autonomie, les couvrir de cadeaux parce que « la vie est dure » ou ne pas les pourrir de peur qu'ils deviennent des enfants-rois…
Est-ce qu'il/elle/iel est HPI, HPE, a un TSA, hyperactif, mou du genou, con comme la lune, insupportable, docile ?
On ne les veut plus dans les avions, les restaurants, les lieux de vacances, et même à présent (et j'en suis témoin) dans les appartements en location.
On les glorifie, on les déteste, on ne sait plus quoi faire.
On est assailli de messages pour être le meilleur parent du monde : entre l'image de la bienveillance et celle de la méprise totale.
Et puis il y a cette autre menace, abstraite pour certains, concrète pour d'autres : la violence sociale.
Celle qui écrase les plus pauvres, non pas en les rendant plus riches, en éradiquant la misère, mais en les décharnant encore plus.
Celle où il n'y a plus d'issue entre souffrance et mort, et qui transforme peu à peu des hommes en monstres, pour leur permettre de survivre à d'autres monstres.
Parce que la pauvreté est là, parce que la misère s'empare de tout leur être, et qu'ils savent qu'ils vont transmettre cette misère à leurs enfants, et qu'on les aime trop pour supporter l'idée qu'ils vivront la même misère, certains envisagent parfois le pire.
Ils ne le font pas forcément.
Mais ils y pensent.
Et d'autres le font.
« Maman a pleuré. Elle a dit qu'elle ne voulait pas nous laisser orphelines. Que c'était mieux si nous mourions avec elle. Quelle mère laisserait ses filles toutes seules dans ce monde cruel ? »
Alors, post-partum ? Obsession d'être un bon parent ? Pauvreté désespéré ? Ou menace réelle ?
En ce moment, les histoires qu'on me racontait lorsque j'étais fillette (Hansel et Gretel, c'est quand même plus hard que Tchoupi part en pique-nique avec papy et mamie) sont reprises par nos conteurs d'horreurs.
Ils récupèrent des contes, les transforment, ou se saisissent du folklore pour en faire un livre qui prend aux tripes.
Ils utilisent l'ancien et le moderne pour en faire une oeuvre qui nous happera jusqu'aux derniers mots.