Le livre de Peter Turchin exploite d’immenses données historiques (big data) couvrant quelques 10 000 ans d’histoire et des centaines de sociétés afin d'expliquer pourquoi de nombreux États se sont effondrés et ont connu de graves crises sociales. Tout ceci doit permettre d'essayer d’anticiper un possible effondrement contemporain. L’auteur cible d’abord les États Unis — en supposant que d’autres pays suivent des schémas analogues —

La force du livre tient à une thèse simple et empirique : quatre facteurs structurels d’instabilité expliquent les crises sociales et politiques (P66) :

« Nos travaux mettent en évidence quatre facteurs structurels d’instabilité : l’appauvrissement des classes populaires, constitutives d’un potentiel de mobilisation des masses ; la surproduction d’élites à l’origine des conflits intra-élites ; une mauvaise santé fiscale (sic) et un affaiblissement de la légitimité de l’État, et, enfin, des facteurs géopolitiques. »

L’essentiel du livre consiste à développer l'analyse de ces quatre facteurs, surtout les deux premiers. A partir d’exemples et de faits historiques, à partir de données factuelles, l’auteur va montrer l’importance perturbatrice et chaotique de l’augmentation de la part de richesse prélevée chez les pauvres en faveur des plus riches (ce qu’il appelle la « pompe à richesse »), les écarts de richesse favorisant la possibilité d’une révolte ou d’une révolution selon la capacité des contre-élites à mobiliser et organiser le mécontentement.

Ces contre-élites naissent quand les places offertes aux élites sont trop peu nombreuses par rapport au nombre de prétendants à ces places. Cet écart fait naître conflits entre élites (conflits intra-élites) frustration et ressentiment, phénomène qui, selon Turchin, a joué un rôle dans des révoltes contemporaines — notamment dans certains pays d’Europe de l’Est et du monde arabe (Tunisie, Égypte).

Cette tentative d’une explication globale et cette volonté de montrer que les sociétés suivent des trames (drames ?) récurrents font penser aux cycles en Sciences Économiques : cycles Kitchin (40 mois), cycles Juglar (8 à 10 ans), cycles Kuznets (15 à 25 ans) ; cycles Kondratiev (40 à 60 ans) et enfin le meilleur pour la (longue) route, les cycles Wheeler (70 à 120 ans mais aussi cycles de 1000 ans en relation avec le climat) ! Même tentative chez Peter Turchin de s’escrimer à trouver une respiration à l’histoire (avec la même application scientifique pour les calculs mais avec, en plus, la puissance de calcul des ordinateurs d’aujourd’hui).

Un dernier problème concernant ce livre : il a été écrit en 2022. Si l’auteur voit bien (il faudrait être aveugle) l’étoile montante J. D. Vance et consorts, il n’envisage pas du tout la réélection de Donald Trump… C’est bêta


Peter Turchin apparaît donc comme un analyste puissant et provocateur, mais limité comme voyant : utile pour comprendre les mécanismes d’instabilité, peu convaincant pour les prophéties politiques. Son approche comparative et quantitative peut offrir peut-être des outils pour repérer des signaux d’alerte politico-sociaux, inviter à la vigilance des décideurs (« on y croit, on y croit… ») et nourrir le débat public sur la résilience des institutions face aux inégalités, sans pour autant fournir des prédictions certaines et sans solution miraculeuse (évidemment).


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le 26 oct. 2025

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Philippe Erbs

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