Le Collier de griffes est un bricolage éditorial posthume censé donner à Charles Cros, une vingtaine d'années après sa mort, un second recueil constitué. À un ensemble éponyme et versifié composé de quelques petites sections, entremêlant les caractérisants génériques et émotifs (« Visions », « Fantaisies tragiques », « Douleurs et colères », « Tendresse » au singulier), et que le poète avait certainement voulu constituer en recueil, les éditeurs ont ajouté une sorte de chant royal complètement détonant et quelques textes de prose, entre la science-fiction et le conte cruel, sentant bon le journalisme fin de siècle.
La lecture du Collier provoque chez l'amateur de vers deuxième XIXe une sorte d'écartèlement curieux et quelque peu douloureux, face à l'impossibilité manifeste d'un Charles Cros qui n'a pas réussi à repositionner sa poésie dans un espace qui lui convienne, entre désir expérimental frustré et nécessité de satisfaire la portion congrue de public littéraire à même de nourrir par sa contribution un poète affamé.
On parcourt le recueil en enchaînant les émotions contraires, depuis le plaisir esthétique pur face à la très astucieuse manière d'animer des cariatides, renouvelant un motif parnassien bien connu, à l'ennui poli devant des chansonnettes à deux vers rythmées mais totalement inertes, en passant par de trop nombreuses petites pièces de sonnets lyriques attendus et typés. Au milieu de tout ça, on traversera une pièce de circonstance étrange, saluant la mort de Gambetta, dans le même temps que les éditeurs ont cru bon de recopier à la fin une plaquette plaquette loyaliste de Cros réactivant la forme du chant royal pour saluer les travaux du Canal du Midi ; singulière approche de la poésie politique que nous donne là la réunion.
Le triste de tout cela, c'est probablement que Charles Cros ne touche jamais tant que quand il évoque ses pulsions de mort et de violence face à cet échec de positionnement, notamment dans des poèmes de déploration autodestructeurs qui montrent une dérangeante modernité anticipée dans leur obsession pour le meurtre ou le suicide à l'arme à feu, cette dernière dimension expliquant sans doute en partie la redécouverte surréaliste du poète :
« Donc, gens bien assis,
Exempts de soucis,
Méfiez-vous du poète,
Qui peut, ayant faim,
Vous mettre, à la fin,
Quelques balles dans la tête. »
(strophe finale d' « Aux imbéciles »)
« Je me tais. Je vais dans la nuit
Du cimetière calme où luit
La lune sur la terre brune.
Six balles de mon revolver
M’enverront sous le gazon vert
Oublier tes yeux et la lune. »
(deux dernières strophes du sonnet « Jeune homme »)
« J’aurais bien voulu vivre en doux ermite,
Vivre d’un radis et de l’eau qui court.
Mais l’art est si long et le temps si court !
Je rêve, poignards, poisons, dynamite. »
(première strophe du sonnet « Indignation »)
« L’océan d’argent couvre tout
Avec sa marée incrustante.
Nous avons rêvé jusqu’au bout
Le legs d’un oncle ou d’une tante.
Rien ne vient. Notre cerveau bout
Dans l’Idéal, feu qui nous tente,
Et nous mourons. Restent debout
Ceux qui font le cours de la rente.
Étouffé sous les lourds métaux
Qui brûlèrent toute espérance,
Mon cœur fait un bruit de marteaux.
L’or, l’argent, rois d’indifférence
Fondus, puis froids, ont recouvert
Les muguets et le gazon vert. »
(sonnet « Banalité »)
Et on pourrait ajouter à cela un peut-être plus attendu mais tout aussi meurtri autoportrait en Sébastien de Milan, criblé de flèches.
On a souvent voulu retenir Cros comme un poète esthétisant, figure du Parnasse et compagnon plus distant d'une forme de symbolisme en cours de fixation ; mais la souffrance pénible que dégage la lecture du Collier, c'est bien celle d'un homme déchiré entre devoir passéiste et tension futuriste, mangé par deux bouches opposées et désireux face à l'amertume que tout cela s'arrête violemment.
Je ne m'attarderai pas sur la prose réunie par les éditeurs dans ce livre-collage, ni sur les velléités scientifiques de Cros qui éclairent sa lecture mais qui m'éloignent du propos que je voulais porter dans cette brève note. Les contes réunis n'ont guère d'intérêt, oscillant entre le jeu verbal stérile (« gens de lettres ») et le sous-Villiers (« La Science de l'amour », « Diamant enfumé »). Les amateurs garderont sous la dent l'utilisation critique de la science-fiction que fait Cros dans un morceau curieux où un caillou veut baiser une faille (du porno astrogéologique au fond) ou dans une rigolote description de la rédaction de son journal en 1986, composée de rédacteurs greffés à des cerveaux mécaniques et des téléphones qui oublient tout par la suite. Le bon Charles avait anticipé Severance.
Que retenir de tout cela, au fond ?
La postérité se chargera d'elle-même, comme cela a été enseigné en Matthieu 6. Il ne faut pas s'en soucier dans le présent où elle demeure par définition intouchable, et certainement se placer sur des rails car en esthétique comme ailleurs, l'hésitation immobiliste tue.
C'est glaçant, mais il faut bien se forcer d'y penser.