Je me dois de commencer cette lettre par un aveu de faiblesse. Car avant d'achever il y a quelques semaines la lecture du récit de votre formidable vengeance, et bien que j'aie compati mille fois à votre sourde souffrance, je ne suis pas parvenu à m'abstenir, à l'approche du dénouement, lorsque votre implacabilité confinait à la froideur, et votre froideur à l'inhumanité, de vous juger. J'aurais du trouver, je le sais, les gages de confiance nécessaires dans les souvenirs de votre passé, mais après avoir vu ce dont vous étiez capable, je n'ai pu m'empêcher de douter un instant de votre intégrité.
Fort heureusement, vous avez achevé votre épopée sur un dernier coup d'éclat, sur un ultime message généreux, qui restera à jamais pour moi la preuve de votre grandeur d'âme.
Mais soyez tranquille, ces quelques doutes ne me sont venus que tardivement. Avant ça, comme beaucoup d'autres, j'ai moi aussi été glacé par l'injustice dont vous étiez la triste cible ; j'ai grelotté avec vous au fond de ce cachot humide du château d'If ; j'ai retenu mon souffle, plus longtemps encore que vous le vôtre, durant ce plongeon à l'issue si incertaine. Sous votre commandement, j'ai hissé les voiles en direction de l'île de Monte-Cristo ; j'ai apporté mon concours à l'accomplissement des bienfaits que vous réserviez à vos amis ; j'ai parcouru l'Italie sur la piste de vos ennemis. Dans votre ombre, j'ai tremblé en retrouvant Mercedes ; j'ai soupiré en entendant Caderousse faire de même pour la dernière fois ; j'ai exulté en voyant l'honneur du traître Fernand terni...
Si vous le croisez, faites d'ailleurs savoir à votre biographe, ce bon Monsieur Alexandre Dumas, que sa plume a su rendre chacune de vos péripéties plus vivante que si j'en avais été le témoin oculaire. Je lui pardonne d'ailleurs sans peine d'avoir peut-être fait appel à l'aide d'autres auteurs restés dans son ombre pour dépeindre votre vie, tant le monument qu'il en a fait demeure encore aujourd'hui solide et magnifique. Tout au plus pouvez-vous lui dire que les longueurs qu'il y a introduites m'ont parfois un peu agacé, mais que j'ai su les voir comme un moyen de distiller mes plaisirs, ce d'autant que je les savais propre à multiplier les siens.
Enfin, cher Comte, sachez que je vous ai découvert à travers les pages d'un écrin à votre image, un volume unique de 1400 pages de papier bible, relié de cuir vert et doré à l'or fin, respirant la robustesse sous des allures délicates et rehaussé avec parcimonie des quelques notes essentielles à la compréhension de votre époque. Je ne regrette pas aujourd'hui d'avoir su, préfigurant votre générosité que je ne connaissais pas alors, mettre le prix nécessaire à l'acquisition de ce médiateur idéal de notre rencontre.
Je sais à quel point vous êtes occupé, aujourd'hui encore, à rechercher une paix intérieure, que, je le crains, vous avez peut-être perdue à jamais, malgré la force de l'amour que l'on vous témoigne chaque jour et l'immensité de votre fortune. Aussi n'oserai-je abuser plus de votre temps.
Ayant cependant la certitude de ne jamais voir nos chemins se croiser de nouveau, du moins de manière directe, j'ajoute moi aussi une dernière phrase en vous quittant pour vous dire, Monsieur le Comte, tout le bonheur que j'ai de vous connaître désormais.
Pour toujours, votre dévouée serviteur, Samanuel
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