Chloé Delaume a dix ans quand son père tue sa mère devant ses yeux, pointe son arme sur elle avant de la retourner contre lui. Ce livre est le cri du sablier, la tentative presque vingt ans après de trouver les mots pour apaiser l’indicible douleur.
L’incipit nous fait entrer dans le vif du sujet, du moins dans ce qu’il en reste. Les pompiers pénètrent dans l’appartement en évitant les flaques. Et l’autrice d’en mettre plein la gueule au lecteur, comme elle en a reçu : les premières pages sont un feu d’artifice stylistique, « volontairement au bord de l’illisible » assume-t-elle, pour faire le tri entre les lecteurs et les voyeurs. Néologismes en pagaille (« Papa s’est nagasakié le crâne »), humour noir (cette politesse du désespoir), vers blancs (parce que le corps des parents grouille d’asticots).
Les hommes nombreux forcèrent la porte. Réfugiée au-dedans je ne pouvais qu’entendre. A l’hôpital dit l’un trop tard notèrent les autres. Leurs semelles dans les flaques ils investirent le crime. Se gorgèrent du réel avec satisfaction. Ils aspiraient chaque goutte pour se forcer à croire pour se forcer à dire j’y étais sans la peur sans le dégoût sans choc sans envier la crécelle de l’enfant moite d’A+. Ils salivaient chaque touffe de cervelle enchevelée pour se forcer à croire pour se forcer à dire je suis venu pour vaincre et non pour regarder. Par dessus la croûte fine de maman sur ma robe s’étala contiguë la mélassonne pitié le jus du parvenu la déjection des pleutres qui jalousent en geignant le clinamen aride qui s’abat sur tous ceux ornant les faits divers. L’un d’entre eux au salon saisit le téléphone. Chérie je rentrerai tard, fais-les dîner sans moi. Non les côtelettes je les ferai griller demain dans le jardin. Mais oui le temps sera clément, nous avons eu un magnifique mois de juin.
Après le drame, la jeune Nathalie, qui n’est pas encore Chloé, se terre neuf mois dans le mutisme. Elle va vivre chez son grand-père (qui, présent pendant la scène, n’a trouvé bon que de s’enfermer dans les toilettes) puis chez sa tante (qui la pousse littéralement au suicide). Elle a le goût des livres qu’elle a lus par ennui chez sa mère, quand celle-ci et son père l'abandonnaient des journées entières. Elle change de nom et décide donc de s’appeler Chloé, d’après L’Écume des jours, et Delaume, d’après Artaud. On la diagnostique bipolaire. Dans cette autofiction qui est son « autopsy », elle écrit tantôt « je », tantôt « elle ». Le cri du sablier, c’est aussi parce qu’elle a peur que le père lui ait refilé son grain. Le grain de la peau du père qu’elle retrouve sur celle des amants. Et qui la fait — sans blague — détester les hommes. C’est que le sable est mouvant.
Alors, comment tuer le père quand il est déjà mort ? Papa, maman, cuisine, sang, placard, fusil… Le père lui a « sali des mots ». Il faut en trouver d’autres sur lesquels il n’a pas mis ses sales pattes. Viduité, hébéphrénique, varlope, clostridie, clinamen… (Clinamen : la déviation spontanée des atomes, celle qui crée le chaos.) Voilà pour le lexique. Pour la syntaxe, le rythme, la musicalité, Delaume lit avant chaque séance de travail une page de Rimbaud, ou de Racine pour mieux écrire sa tragédie personnelle. Car sa tragédie a besoin de style. Ce n’est pas un besoin secondaire, c’est un besoin vital.
Écrit à vingt-huit ans, le texte cathartique se heurte aux limites propres à l’exercice de style. La part d'artifice est sans doute trop forte. On se surprend souvent à compter les syllabes pour vérifier un alexandrin. Mais Chloé Delaume a indéniablement trouvé une forme littéraire audacieuse, baroque et singulière pour contrebalancer l’horreur. Sa langue implose avec les coups de fusil, se coagule dans des paragraphes grumeleux puis, doucement, se reconstruit.