Beaucoup de temps pour digérer ce troisième et dernier livre du cycle du Chevalier aux Epines.
Après les deux premiers volets, si riches en promesses, j’attendais de ce dernier chant qu’il fût l'apothéose que j'espérais. Et peut-être ai-je péché par orgueil en dressant trop haut l’autel de mes espérances.
C'est en prenant le temps de lire autour du livre (interviews de Sir Jaworski, d'autres lectures et quelques contemplations méditatives) que je reviens sur ce grimoire avec lequel je me suis montré si sévère une fois terminé.
J'ai sentis, dès les premières pages, un malaise autour de notre preux chevalier. L'impression que la pureté dont se pare ce dernier, depuis le premier volume, dissimule en réalité son sombre plaisir qu’il prend à demeurer plus droit que le monde qu’il condamne. Sentiment qui éclate de manière flagrante assez vite dans ce livre.
Dans Le Débat des dames, Ædan de Vaumacelle avance toujours sous le heaume de la vertu. Mais sa chevalerie n’a plus rien de lumineux, elle devient un instrument de domination morale, poli comme l’acier et tout aussi tranchant. Ædan ne se contente pas d’être droit, il nous donne l'impression qu'il jouit de cette droiture, s’y retranche et s’en arme.
Là où d’autres négocient ou composent, il refuse, non par faiblesse, mais par orgueil. Sa fidélité n’est pas offrande, elle est exigence tacite : qu’on se hisse à sa hauteur ou qu’on s’y brûle. Aux Dames qu’il sert, il n’accorde pas tant une écoute qu’un sacrifice, et ce sacrifice, il le met en scène avec une solennité qui peut sembler calculer. Il souffre, certes, mais il veille à ce que nul n’ignore la pureté de sa souffrance.
Lourd.
De cette manière, la perversité d’Ædan ne tient pas au mensonge ni à la trahison, mais à cette morale inflexible qu’il impose sans jamais la négocier. Sa ligne de conduite devient une cruauté froide : elle prive les autres du droit à la nuance, les enferme dans des rôles qu’il a choisis pour eux. Sous couvert d’honneur, il refuse le monde tel qu’il est. Et à nous, lecteurs, ce sentiment étrange d'être pris aussi en otage.
Jaworski dresse alors un portrait inquiétant : celui d’un chevalier pour qui l’idéal n’est plus un guide, mais une arme. Ædan de Vaumacelle n’est pas le martyr de la chevalerie, il en est peut-être le bourreau, savourant en silence la supériorité morale que lui confère son propre sacrifice.
C'est après avoir écouter l'auteur dans des podcasts autour de son méfait et après avoir lu sous son conseil Chrétien de Troyes que j'ai fini par mieux comprendre et apprécier le sens du livre.
C'est bien au terme de ma longue réflexion que j'ai compris, non sans peine, que ma déception n’était point née de mes espérances trop haut dressées, mais du trouble plus profond qu’avait fait naître en moi cette droiture cruelle.
Enfin bon, ma classe préférée a toujours été assassin de toute façon.