Il est utile, pour tout bon écrivain, de savoir ce qu’on veut écrire, et d’admettre que ce n’est pas forcément ce qui fera plaisir à ses lecteurs. Jaworski, certainement, n’est que peu intéressé par la facilité ; un auteur qui voudrait brosser son public dans le sens du poil ne se permettrait pas de produire Le Chevalier aux épines. Qui est, au demeurant, un excellent, bien que déroutant, roman.
Nouvelle étape dans la fresque des récits du Vieux royaume, Le Chevalier aux épines (qui, bien que publié en trois parties constitue bien un unique récit) est une histoire solitaire dans un univers familier mais constitue probablement surtout une suite directe à Gagner la guerre, et appelle à son tour à de futures péripéties dans ces contrées, ce qui pourrait donner un arrière-goût d'incomplétude...
Situé quelques années après nos dernières aventures ciudaliennes, dans le duché de Bromael, nous suivons pour l’essentiel – mais pas exclusivement – le chevalier de Vaumacel, dont les armes ont les épines du titre, dans sa quête pour retrouver son honneur bafoué (admettons-le : par ses propres actions). C’est que le preux fut accusé d’adultère avec rien de moins que la duchesse elle-même, et qu’il omit de se présenter au procès, condamnant la haute dame à la déchéance… et permettant par là l’installation de la fille du ducatore de s’installer dans la couche ducale. De retour dans ces terres qui fleurent bon la chanson de geste et les exploits chevaleresques, accompagné des ses écuyers, il se retrouve bien vite embarqué dans les mouvements qui agitent ce petit coin du monde : querelles familiales et dynastiques, conflits magico-religieux, assassinats et frasques elfiques, il y a de quoi faire.
Le récit se construit par méandres et égarements, revenant sans cesse sur ses pas, entre analepses et récit enchâssant, changements de narrateur – dont un chat chronovague – et divers apartés qui sont autant d’occasions d’empiler références, effets d’annonce et procédés d’offuscation. L’ensemble est souvent déroutant, et donne par moments l’impression de faire du surplace, sentiment soutenu par une narration dense et remplie de détails, qui s’attarde longuement sur des descriptions fournies et des dialogues travaillés et précis, d’une théâtralité parfois extrême.
Jaworski conserve ses qualités de peintre de personnage. Le chevalier de Vaumacel, figure archétypale du preux courtois tenu à son code de l’honneur d’une rigidité implacable, est une belle démonstration de l’écart entre l'attachement à un code moral et la moralité des actes que cette posture engendre. Le portrait, complet et fouillé, est fascinant, et arrive jusqu’au bout de la logique du personnage. En comparaison, retrouver la narration de ce cher Benvenuto le temps d’un livre entier ne nous apprend rien de plus sur cet odieux brigand. Si le pas de côté a beaucoup de sens pour le récit, en nous permettant notamment de voir le tournoi en immersion dans chacun des deux camps, cela donne une forte impression de redite, à la fois à l’intérieur du présent roman lui-même et en général vis-à-vis de ce que nous avons déjà lu dans Gagner la guerre.
La galerie de personnages attenants, les elfes du Bois oiselé, la duchesse et sa cour, le duc et son entourage, les écuyers du chevalier… sont autant d’occasions d’enrichir la peinture de cet univers de noblesse étrangère à la condition de son propre pays, obnubilée par ses intérêts de puissants, au milieu de ses terribles conflits d’argent, d’armes et de pouvoir.
Lire Jaworski, c’est le plaisir de trouver une langue ciselée, érudite, précise ; un récit complexe et travaillé qui, s’il en fait parfois un peu trop dans ses effets de style, a l’immense mérite d’aller au bout de ses idées et de son sujet. Il n’y a pas de faux-semblant là-dedans, que l’honnêteté d’un projet artistique complet et mené avec une maîtrise et un brio impressionnants.