Ne pas se fier à la quatrième de couverture de la hideuse collection « Folio SF », qui laisse présager d’un genre de huis clos en capsule spatiale façon Solaris + guerre des sexes ; ce n’est qu’un épisode du roman, qui en trois cents pages réussit à caser deux guerres mondiales, un exode, une Moonmania et une histoire d’amour bien sirupeuse. Si Le Diable l’emporte était un film, ce serait une série Z, particulièrement dans sa construction, et jusque dans certains dialogues : « – C’est diabolique, murmura Hono. / – Laissez donc le diable tranquille, dit M. Gé, l’homme suffit… » (chap. 43, p. 254). Parce qu’il y a quand même eu un moment où ça se met à déconner sévère : le poussin géant, oui…
C’est à se demander si tout cela est bien sérieux. Je crains que ça le soit ; ordinairement, Barjavel n’est pas à proprement parler un déconneur… Ainsi, dans un passage du roman, un homme et douze femmes enfermés s’imaginent compter parmi les quinze derniers représentants de l’humanité ; naturellement, les douze femelles se disputent les faveurs du mâle, qui se retrouve vite dépassé alors qu’« il aurait pu, en très peu de temps, ramener le calme s’il avait fait preuve d’un peu d’autorité, s’il avait donné son avis, distribué quelques gifles, ou fait l’amour à l’une ou à l’autre, ou à toutes » (chap. 26, p. 151-2)… Je doute qu’il y ait la moindre ironie, le moindre second degré dans cette remarque du narrateur (1). Les femmes, dans le roman, au mieux sont des reproductrices potentielles, au pire des écervelées qui empêchent l’Homme d’Action de se consacrer au salut du monde.
Par ailleurs, on aura relevé dans Le Diable l’emporte une optique nationaliste absente – et pour cause – de Ravage, par exemple. Cela ne va pas ambiguïté. D’un côté, lors de la course aux armements finale qui débouche sur l’inéluctable, alors que chaque nation encore existante s’arme avant tout pour dissuader les autres de l’attaquer, « l’Allemagne était la seule, en l’occurrence, à agir pour des raisons purement sentimentales : par haine » (chap. 46, p. 273). D’un autre côté, dans le monde tel que Barjavel l’anticipe, le nationalisme ne semble qu’un catalyseur des pulsions auto-destructrices de l’humanité, qui n’a pas besoin de drapeaux pour courir à sa perte. Je ne dis pas que le roman prône le nationalisme, je dis que l’auteur pense en termes de nations : « M. Gordon, très pâle, les mains crispées sur ses oreilles, essaye de garder la maîtrise de sa chair. Il est anglais. Il voudrait mourir bien » (chap. 46, p. 267) – et là, je crois que c’est une tentative d’humour.
À vrai dire, les thèmes de Le Diable l’emporte ne devraient pas surprendre le lecteur habituel de Barjavel. On y trouve encore la puissance la nature et les dangers de la science. Le premier est surtout l’occasion d’un éloge récurrent et plus ou moins implicite de la paysannerie et du travail simple et honnête. Le second donne lieu à l’habituel avertissement qu’on adresse à tous les Prométhée (M. Gé) et à tous les savants fous (Hono, note 2).
Et puis il y a l’amour… Pour Barjavel, en 1948, c’est encore cet ineffable et mystérieux rapprochement d’un homme et d’une femme que ça picote quelque part et qui s’empourprent de timidité à la vue l’un de l’autre. Presque aussi naïf que le coup de l’énergie atomique dans toutes les familles…
(1) Il n’y en a pas non plus quand le narrateur parle du « bavardage, qui est l’occupation première des femmes lorsqu’elles se trouvent réunies, à deux ou à cent » (chap. 15, p. 189), ou lorsque M. Gé, qui à bien des égards est le porte-parole de l’auteur, déclare aux douze femmes enfermées « La sage-femme qui est parmi vous pourra, dans l’immédiat, jouer au docteur, entre les accouchements » (p. 93).
(2) Même si précisément Hono finit par déborder de la simple figure du savant fou. Ce personnage est secondaire, mais je crois que c’est le seul du roman à évoluer, à manifester quelque ambiguïté – et donc le plus intéressant.