Tous les Hindous vous le diront, pour se débarrasser de ses péchés, il suffit de se laver dans les eaux du Gangâ, dans la cité de Vârânacî. Et, en cette année 2047, les péchés ce n’est pas ce qui manque : un corps aux ovaires prélevés glisse doucement sur les eaux du fleuve ; des intelligences artificielles se rebellent et causent de tels dégâts qu’une unité de police a été spécialement créée pour les excommunier. Gangâ, le fleuve des dieux, dont les eaux n’ont jamais été aussi basses, se rue vers un gouffre conceptuel, technologique, évolutionnaire – ou peut-être tout cela à la fois.
Roman salué par la critique, Le fleuve des dieux est un beau pavé de 840 pages, dont l’action est située dans une Inde morcelée en 2047, brassant les thèmes devenus habituels : intelligences artificielles, crise climatique, manipulation génétique, changements de sexe, … Le récit est donc extrêmement riche de très nombreux personnages aux destins croisés, dans un univers déroutant.
Si l’univers est déroutant, il est aussi très difficile d’accès. Tout d’abord, l’exposition à cet univers est particulièrement opaque : une succession de 8 personnages différents sur 120 pages, avec très peu voire aucun lien entre eux, qui dresse un tableau brouillon, certes dépaysant et intrigant, mais dans lequel il est très compliqué de rentrer. Ajoutez à cela le choix de placer de très nombreux mots en hindi : à peu près 150 en tout mais surtout avec une fréquence qui oblige le lecteur à se référer au lexique en permanence, parfois à plusieurs reprises par phrase. Qu’on parsème son récit de mots censés favoriser l’immersion dans un monde étranger, c’est une très bonne idée (on pense par exemple à La fille automate de Paolo Bacigalupi). Mais quand ça devient aussi envahissant, ça alourdit inutilement le roman, d’autant plus quand ça concerne des noms communs qui sont de simples traductions littérales de « jardinier », « ruelle » ou « veilleur de nuit ».
Au-delà de l’exposition à l’univers, c’est tout le contexte qui reste insaisissable. Ainsi, un des aspects centraux de l’histoire repose sur les tensions géopolitiques et militaires entre le Bhârat, l’Awadh et le Bengale. On comprend bien qu’il s’agit de territoires de l’Inde actuelle, mais où se situent-ils, quels sont les rapports de force, comment peut-on comprendre l’évolution de la situation qui impacte directement tous les personnages du roman ? L’auteur choisit de ne donner que très peu d’éléments de compréhension.
D’autres éléments encore rendent la lecture indigeste : des développements totalement inintéressants sur le sexualité d’à peu près tous les personnage, des personnages douloureusement caricaturaux (en particulier les femmes), et un dénouement sur lequel les actions des personnages rencontrés pendant le récit n’ont absolument aucune influence. Retirez de l’histoire la quasi entièreté des protagonistes au début du roman, et il se termine en gros de la même manière.
Le fleuve des dieux est un roman déroutant et original, avec ses bons moments, notamment tout ce qui concerne les intelligences artificielles. Mais il se disperse dans de trop nombreux thèmes, qui ne sont pas tous abordés avec la même inspiration, ce qui transforme la lecture en épreuve plutôt qu’en un vrai plaisir. Il a été nominé pour le prix Hugo du meilleur roman en 2005, remporté par l’excellent Jonathan Strange & Mr Norrell de Susanna Clarke (on compte aussi parmi les nominés 2005 le très bon roman L’Algébriste, d’Iain Banks).
Ian McDonald : Le fleuve des dieux – 2004
Originalité : 4/5. Il faut reconnaître qu’il est rare de trouver un roman aussi touffu et aussi inhabituel.
Lisibilité : 2/5. Par moments une véritable épreuve.
Diversité : 3/5. De nombreux points de vue éclairent le kaléidoscope de cette Inde futuriste.
Modernité : 3/5. Tout pour être dans l’air du temps. Un peu trop pour être honnête, peut-être.
Cohérence : 2/5. Sans être réellement incohérente, l’histoire souffre d’énormes zones d’ombre et de personnages inconsistants.
Moyenne : 5,6/10.
A conseiller si vous avez envie de vous plonger dans une Inde étrange et étouffante, à la fois ultra-moderne et moyenâgeuse.