Une fois n’est pas coutume, je profite d’un voyage à l’étranger pour découvrir une littérature qui m’était jusqu’ici totalement étrangère. Avant de partir à la découverte de l’Albanie, j’ignorais tout de l’existence d’Ismail Kadaré, qui jouit pourtant d’une véritable réputation internationale. Auteur profondément ambivalent, intégré à l’appareil d’État sous la dictature d’Enver Hoxha (dont il fut même député) , il quitte finalement le pays au moment où le régime communiste s’effondre pour se réfugier en France, dont il obtiendra la nationalité.
Quoi qu’on pense de l’homme, “Le Général de l’armée morte” demeure une œuvre singulière, fascinante dans sa manière de dénoncer les meurtrissures de la guerre sans jamais vraiment raconter la guerre elle-même. Le roman la montre deux décennies après sa fin, à travers les histoires racontées par les ossements, les carnets retrouvés, les souvenirs des survivants et les paysages encore hantés par les combats. La guerre ne s’arrête jamais vraiment : elle continue à tuer bien après l’armistice. La mort absurde d’un terrassier, victime d’une simple infection, est immédiatement perçue comme une vengeance des morts italiens, vingt ans après les faits. Comme si les vivants restaient prisonniers d’un conflit que la terre, elle, n’a jamais oublié.
Toute l’œuvre est traversée par cette idée que dans la mort, tous les hommes se confondent. Les identités s’effacent, les grades disparaissent, les ossements deviennent interchangeables. Les soldats finissent en une masse anonyme, un peuple silencieux qui redevient poussière et qui servent de prétextes aux récits nationaux et familiaux. Mais commee résume sobrement Kadaré : « La terre, elle, ne ment jamais. Sur elle l’herbe croît chaque année, et elle nous accueillera tous, comme elle nous l’a promis… »
La grande force symbolique du roman tient aussi dans cette grande métaphore archéologique : les personnages déterrent littéralement le passé, remuent les plaies anciennes, et semblent se demander constamment si les soldats qu’ils exhument n’auraient finalement pas préféré demeurer là où ils reposaient (enfin) en paix. Le contraste est d’ailleurs saisissant avec certains passages évoquant les soldats italiens vaincus restés en Albanie après la guerre pour participer aux travaux agricoles et tenter, modestement, de se reconnecter à une forme d’humanité commune après les atrocités du conflit sanglant qui a ravagé l'Europe. Le général, pour sa part, semble n'avoir pas souffert des combats, et ces exhumations lui cause avant tout une forme de vexation qu'il tente se compenser en rejouant victorieusement les batailles dans sa tête. Soldats et officiers supérieurs ne vivent jamais la guerre de la même manière.
Tous le roman est imprégné d’une ironie mordante et d’un cynisme implacable qui lui confèrent une tonalité tout à fait particulière. Le général apparaît d’abord comme une caricature insupportable de rigidité militaire, engoncé dans son arrogance institutionnelle et ses certitudes patriotiques. Pourtant, au fil de ces deux expéditions, le personnage gagne en ambiguïté au contact de la population albanaise, de sa dignité, de sa pauvreté et de ses plaies encore béantes. À l’inverse, le prêtre incarne paradoxalement une forme de stabilité morale et de constance intérieure, convaincu de la justesse de leur mission malgré l’absurdité grandissante de celle-ci.
“Le Général de l’armée morte” est évidemment un roman profondément antimilitariste, mais qui parvient à faire fi des grands discours idéologiques. Il montre surtout la vanité des institutions et des nationalismes face à la réalité de la mort, de la mémoire et des aspirations beaucoup plus simples des peuples, qui cherchent avant tout à vivre, travailler et survivre en paix. Un livre mélancolique, dérangeant, parfois grotesque et décalé, qui rappelle que les guerres survivent longtemps aux hommes qui les déclenchent.