En lisant Le Grand Cœur, je repensais bizarrement aux couloirs des chaînes d’info vers trois heures du matin. Cette même sensation d’hommes fatigués qui continuent pourtant à faire circuler quelque chose d’abstrait : des marchandises, des chiffres, des images, des récits. Chez Rufin, ce sont des épices et des navires. Aujourd’hui, ce sont des PAD, des duplex et des courbes boursières. Au fond, le décor change peu. L’agitation garde exactement la même odeur nerveuse.
Jacques Cœur m’a surtout donné l’impression d’un homme apparu légèrement trop tôt dans le monde. Comme ces gens qui comprennent avant les autres que tout devient échangeable : les objets, les territoires, les fidélités, parfois même les êtres humains. Il avance dans le Moyen Âge avec la logique froide d’un trader mélancolique coincé au milieu des cierges et des pestes.
Rufin raconte ça sans démonstration. C’est probablement ce qui rend le livre aussi fort. Il laisse lentement monter une forme de tristesse économique. Plus Jacques Cœur devient puissant, plus il semble disparaître humainement. Comme si la réussite produisait déjà son propre effacement. Une sorte de Houellebecq médiéval, mais avec des caravelles.
Et puis il y a cette idée discrète qui traverse tout le roman : le capitalisme n’a probablement pas commencé dans les banques. Il a commencé dans la fatigue de certains hommes.