Un vétérinaire pour fourmis, cela n’existe pas !
Un fanatisme d’une ferveur inquiétante germe au sein des colonies myrmécéennes : le culte révérencieux et prosternateur des Doigts. Concomitamment, des hommes de science dévoués à l’extermination chimique des insectes périssent inexplicablement.
I. DE LA TRIPLE ARCHITECTURE NARRATIVE
Bernard Werber accomplit dans ce second volet de sa saga myrmécéenne une prouesse narrative que bien des romanciers aguerris eussent jugée téméraire jusqu’à la présomption : mener de front, avec une dextérité et une constance remarquables, trois récits d’une nature radicalement hétérogène sans jamais que l’édifice ne s’effondre sous le poids de ses propres ambitions. L’épopée militaire et mystique de la femelle 103 683e — cette fourmi rousse d’une trempe héroïque peu commune, menant ses légions à travers des contrées souterraines peuplées de périls innombrables — constitue le fil le plus envoûtant de cette trame tricéphale. L’enquête policière humaine, tissée autour d’une série de décès aussi inexpliqués qu’inquiétants parmi les spécialistes de l’extermination insecticide, lui fait pendant avec une efficacité dramatique certaine. Quant aux extraits de L’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, ces fragments de sagesse hétéroclite et foisonnante demeurent des joyaux d’une fascination intacte — petites digressions encyclopédiques qui suspendent agréablement le cours du récit pour y insinuer une méditation plus contemplative.
Parfois il y a une chance sur un million que certaines choses se produisent et elles se produisent quand même
II. LA SCIENCE VULGARISÉE EN ART
L’une des vertus les plus précieuses de l’auteur — et celle-ci mérite d’être saluée avec la déférence qu’elle commande — est cette capacité singulière à vulgariser les sciences naturelles et éthologiques avec une pédagogie si élégamment dissimulée sous les oripeaux de la fiction qu’elle opère à l’insu même du lecteur. On apprend en croyant simplement se divertir, on s’instruit en croyant rêver — et cette alchimie pédagogique constitue l’un des titres de noblesse les plus indiscutables de l’entreprise werbérienne.
La portée philosophique de l’œuvre est considérable. Le concept du « Doigt » — cette perception quasi théologique que les fourmis ont développée à l’égard des humains, ces entités titanesques et incompréhensibles qu’elles révèrent avec la ferveur naïve et terrifiée que l’on réserve ordinairement aux divinités — constitue une réflexion d’une subtilité remarquable sur l’altérité radicale, sur l’anthropocentrisme que nous pratiquons avec une désinvolture si bien ancrée qu’elle en est devenue invisible, et sur les abîmes qui séparent deux intelligences évoluant dans des univers perceptifs et conceptuels sans commune mesure. La vision que 103 683e porte sur notre espèce est d’une édification proprement saisissante — ce regard inversé nous renvoyant une image de nous-mêmes aussi déconcertante qu’instructive.
Au bout d’un moment, la sottise humaine, ça lasse
III. LES TERMITES ET LA GLOIRE DES ARMES NATURELLES
Les scènes de guerre myrmécéenne constituent des morceaux de bravoure littéraires d’une vigueur et d’une densité épiques qui n’auraient point déshonoré les grandes sagas militaires de la littérature universelle. L’affrontement contre les redoutables termites — ces adversaires d’une puissance et d’une organisation qui forcent une admiration mêlée d’effroi — est décrit avec une précision tacticienne et une ampleur visuelle qui transporte le lecteur au cœur de batailles dont l’échelle microscopique n’atténue en rien la grandeur tragique. L’utilisation des armes chimiques naturelles, ces sécrétions acides et ces phéromones guerrières déployées avec une sophistication stratégique stupéfiante, confère à ces affrontements une couleur particulièrement saisissante.
Le rythme du roman, effréné et presque tachycardique, emporte le lecteur dans un tourbillon narratif dont il ressort étourdi et fort satisfait de l’avoir été.
IV. DE L’INFINIMENT PETIT ÉRIGÉ EN ÉPOPÉE
Il convient de rendre ici un hommage appuyé à ce que ce roman accomplit de plus périlleux et de plus admirable : ériger en épopée trépidante et captivante le quotidien d’un empire de l’infiniment petit. Relever un tel défi sans sombrer dans la sécheresse entomologique du traité scientifique ni dans la mièvrerie fabuliste de la fantaisie animalière pour enfants constitue une gageure que ce façonneur de chimères remporte avec une maestria qui force l’estime. Le livre s’impose ainsi comme l’un des chefs-d’œuvre les plus singuliers et les plus irréductiblement originaux de l’imaginaire français contemporain — cette littérature de l’émerveillement rationnel qui, depuis Jules Verne jusqu’à nos jours, a toujours su transmuter la science en songe et le songe en science, insufflant à des réalités biologiques austères une vie romanesque et une chaleur narrative dont peu d’autres littératures nationales peuvent se targuer avec une légitimité comparable.
Si personne n’était arrivé à éradiquer le cancer, c’était parce que personne n’avait vraiment intérêt à trouver la solution
V. LES INCONGRUITÉS QUI FÂCHENT
Il serait néanmoins malhonnête de passer sous silence certaines extravagances conceptuelles qui font trébucher le bouquineur le moins prévenu. La suggestion selon laquelle la guérison du cancer résiderait dans quelque dialogue négocié avec la maladie elle-même — cette cellule cancéreuse érigée en interlocutrice raisonnante — frôle une forme d’absurdité pseudoscientifique dont on eût souhaité que l’écrivain se fût prudemment abstenu. De même, le dialogue conclusif avec la fourmi, d’une précision terminologique et d’une richesse conceptuelle franchement incongrues au regard de tout ce que la biologie nous enseigne sur les capacités cognitives des insectes(même si elle est décrite comme un cas isolé parmi les siennes), rompt avec brutalité le pacte de vraisemblance relative que ce manuscrit avait si laborieusement établi.
Ces maladresses ne sont point de mince importance — elles trahissent cette tentation, parfois irrésistible chez Werber, de sacrifier la rigueur à l’effet, le vraisemblable à la grandiloquence.
Hier, la fourmi m’a demandé pourquoi nous nous donnions tant de mal pour nous faire souffrir les uns les autres
VI. CONCLUSION : L’IMPARFAIT QUI DEMEURE GRAND
Le Jour des Fourmis est donc une œuvre généreuse jusqu’à l’excès, foisonnante jusqu’à l’imprudence, illuminée par instants d’une intelligence et d’une originalité que ses maladresses ponctuelles ne sauraient tout à fait ternir. L’auteur a le défaut de ses qualités : son imagination débridée, cette même prodigalité inventive qui engendre ses plus belles pages, est aussi ce qui le conduit parfois aux bords de l’absurde. Mais ces réserves formulées avec la franchise que commande la probité critique, il demeure que ce roman constitue une expérience de lecture roborative — une invitation à contempler le monde depuis une hauteur de quelques millimètres, ce qui, paradoxalement, est souvent la meilleure façon de le voir en entier.