(Lu entre le 26/02/26 et le 05/03/26)

C'est ma première incursion dans le cycle du professeur Challenger, autre personnage célèbre, mais moins que Sherlock Holmes, qu'a inventé Arthur Conan Doyle. Au même titre que les enquêtes d'Holmes, Le Monde perdu a laissé également son empreinte dans la pop-culture. Du film muet de Harry O. Hoyt, à King Kong et en passant par Jurassic Park, Le Monde perdu a imprégné de sa patte la rencontre improbable et fantasmatique de l'homme moderne avec les dinosaures et autres créatures antédiluviennes. Rien qu'en cela, je trouve que le livre est une œuvre importante qui a su se marquer dans le temps. Bien sûr, si l'on prend un livre comme Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, Conan Doyle n'est pas le premier à traiter de ce sujet. Les similitudes sont d'ailleurs très en lien puisqu'on retrouve la volonté d'un jeune homme de quitter sa zone de confort, poussé par une femme et accompagné par un scientifique autistique, pour chercher l'aventure et en revenir plus valeureux.

En effet, dès le début, l'auteur impose une notion d'héroïsme dans un monde qui se modernise de plus en plus et un impérialisme qui pense avoir tout découvert. Le narrateur du récit, Edward Malone, est un journaliste amoureux de Gladys, une femme dont le caprice est le suivant : elle veut se marier seulement avec un homme prêt à se mettre en danger et qui trouvera la gloire comme aventurier. Il n'en faut pas plus au héros pour demander au rédacteur en chef de sa gazette d'être envoyé sur une mission qu'il veut périlleuse afin de prouver son héroïsme auprès de la femme. Elle est le déclencheur de cette pulsation vitale de franchir le seuil pour pouvoir se mettre en danger afin d'accomplir un acte héroïque. Ce sera tout l'intérêt de l'aventure, passer de l'âge, disons adolescent, à l'âge adulte en vivant une expérience extraordinaire et hors du commun à l'aide de figures paternelles et expérimentées. L'extrait suivant résume parfaitement la pensée du thème abordé par l'écrivain : « Quand un homme s'en va de par le monde avec la conviction que tout autour de lui des actes héroïques l'invitent, quand il est possédé du désir forcené de réaliser le premier qui se présentera, c'est alors qu'il rompt (comme je l'ai fait) avec la vie quotidienne, et qu'il s'aventure au merveilleux pays des crépuscules mystiques où le guettent les grands exploits et les plus hautes récompenses. »

Ainsi, le rédacteur en chef de Malone va lui demander de tenter d’interagir avec le fameux professeur Challenger, une première aventure en soi tant l'homme est compliqué à gérer. Ce dernier est un anti-Sherlock de par, déjà, son physique petit et tassé, une espèce de taureau à la longue barbe et un « Hercule rabougri » pour citer le narrateur. Surtout, c'est un être grandement impulsif, mégalomane, grossier et même brutal, qui n'a pas la langue dans sa poche et n'hésite pas à balayer d'une main les journalistes qu'il déteste tant. D'ailleurs, l'auteur s'amuse à satiriser les journalistes qui cherchent le papier sensationnel, mais aussi les académies scientifiques et leur rivalité incessante causée par leurs idées trop rigides et immuables. Challenger veut à tout prix prouver l'existence d'animaux préhistoriques et veut renouveler une expédition pour inviter les plus sceptiques à le croire. En cela, il fait penser à l'explorateur Percy Fawcett, contemporain de Arthur Conan Doyle, qui à son époque a bien eu du mal à prouver l'existence d'une ancienne civilisation en Amérique du Sud, qu'il nommait la cité perdue de Z. Les années 1910 étaient propices à toutes ces découvertes archéologiques et paléontologiques.

Dès lors, le romancier s'inscrit dans le style de Jules Verne qui utilisait à bon escient les recherches et l'engouement des découvertes de son temps pour nourrir l'imaginaire de ses romans. Le fait de narrer un récit sur un homme qui veut prouver l'existence d'une chose supposée légendaire concorde aussi avec l'état d'esprit de Conan Doyle, qui fut toujours interrogatif sur les éléments invisibles de notre univers et le folklore légendaire. Ainsi, ultérieurement, il s'intéressera au surnaturel, au spiritisme et même à l'existence des fées. Cela peut être farfelu, mais la volonté de vouloir fouiller et creuser des questionnements considérés comme inquestionnables par la doxa scientifique permet de voir au-delà de notre monde. J'ai du moins l'impression que c'est ce que questionne Le Monde perdu, à l'image de la phrase coup-de-poing de Challenger face à une convention qui se moque de ses croyances : « Quand de grands faits vous sont exposés, vous n'avez pas l'intuition, ni l'imagination qui vous aideraient à les comprendre. Vous êtes tout juste bons à jeter de la boue aux hommes qui risquent leur vie pour ouvrir de nouvelles avenues à la science. Vous persécutez les prophètes ! Galillée, Darwin et moi... »

La science n'est pas fixe, bien au contraire, elle est continuellement changeante. Challenger est un homme bourru, exubérant et mal aimable, mais c'est un homme vrai dont les convictions qu'il veut affirmer sont une question de vie et de mort. Si Challenger est le négatif de Sherlock, on trouve, tout de même, des similitudes avec l'univers du détective. Effectivement, le lecteur suit ce curieux personnage par le regard d'un homme plus ordinaire. Malone est Watson, Challenger est Holmes. Deux jeunes hommes en quête de quelque chose et qui se retrouvent avec un être de démesure et d'intelligence formidable qu'ils tentent de comprendre et de décortiquer. Comme dans Une étude en rouge, du moins sa première partie, la narration est celle d'une rédaction à la qualité journalistique pour poser des faits et chercher à dire la vérité à travers un point de vue unique. Mais point de distance froide et analytique, étant donné que le style de Arthur Conan Doyle, avec un style toujours concis et efficace, à la manière d'un Robert Louis Stevenson, maintient le roman dans une aventure fantaisiste et haute en couleur avec une dose d'humour et de légèreté. On ne s'ennuie pas une seule seconde et on prend plaisir à découvrir progressivement ce plateau, coupé du monde grâce à un volcan, où se mêle une jungle hostile à la nature luxuriante et tout un bestiaire de bêtes que l'on pensait éteintes.

Je noterai même une approche lovecraftienne, car l'écrivain cherche à créer un hors champ effroyable et quasi horrifique, même si on ne se trouve pas dans le côté indescriptible d'un monstre trop monstrueux pour être décrit, cher au style de H. P. Lovecraft. Mais la narration à la première personne et l'accumulation ascensionnelle du bestiaire vont autant nous charmer, nous amuser que nous effrayer. Je ne dis pas que cela fonctionne toujours, car depuis nous sommes moins surpris tellement les dinosaures sont inscrits dans l'inconscient collectif, mais pour l'époque, il y a une certaine crédibilité dans les descriptions. Surtout qu'au-delà du côté titanesque et majestueux des dinosaures, l'aventure peut prendre des détours plus sombres quand elle aborde les affrontements sanglants contre les hommes-singes et leurs cruels sacrifices que les personnages affrontent avec l'aide d'autochtones qui se voient subir violemment le joug des hommes-singes. Vers la fin de l'expédition, le roman prend des proportions d'une bataille épique au cours de laquelle les protagonistes changent le paradigme civilisationnel du plateau. Il est vrai que Conan Doyle peut avoir une approche stéréotypée des autochtones, mais il n'y a jamais un esprit colonisateur étant donné que les aventuriers n'ont pas l'envie de dévoiler au grand public où se trouve géographiquement le plateau. Ils ne veulent pas non plus exploiter les autochtones et les mettre à leur image. Il y a donc une idée de préservation et de découverte et non de conquête.

Du reste, comme je le disais, c'est un récit que l'on suit sans temps mort grâce aux nombreuses péripéties, à l'esprit rocambolesque des situations, aux descriptions qui manquent peut-être un peu de lyrisme romantique comme dans Voyage au centre de la Terre, mais sachant garder une forme merveilleuse puis à l'esprit de groupe fusionnel qui se loge entre les personnages. En effet, je ne l'ai pas mentionné, mais Challenger et Malone sont accompagnés par deux autres hommes truculents. Le professeur Summerlee, à l'origine un farouche opposant à Challenger qui ne croit pas à ses thèses. C'est un protagoniste caustique et plein de verve ironique dont les prises de bec avec Challenger sont d'une grande saveur, tant ils sont constamment en désaccord. Mais petit à petit, les deux hommes vont apprendre à se respecter et Summerlee n'aura pas d'autre choix que de croire en ce qu'il a vu. L'autre homme est Lord John Roxton, chasseur intrépide au physique se trouvant entre Don Quichotte et Napoléon III. Sa présence flegmatique et son intrépidité à toute épreuve font de lui un être charismatique. Ils sont accompagnés par des guides tels que Zambo, mais ils ne sont pas réellement développés par l'auteur.

Je pourrais longuement digresser sur cette aventure très joviale et égayante, mais aussi très dangereuse. Mais ce que l'on retient lorsque cette expédition éprouvante se termine et que les protagonistes ramènent la preuve de la véracité de ce plateau qui n'est finalement pas légendaire, c'est la façon dont Malone se sort grandi du périple. Finalement, Gladys préférera entre-temps se marier avec un homme richement ennuyeux et pour le coup, loin d'être aventurier, allant à l'encontre de son principe de base. Malone n'aura donc pas celle qu'il désire, mais il a su rajouter plus de romanesque à sa vie et s'affranchir de la routine de ceux qui n'osent pas franchir le cap de l'aventure. D'une certaine manière, Arthur Conan Doyle a fait s'épouser l'imaginaire débridé du romancier avec les vérités scientifiques de son temps. Bien sûr, les dinosaures ne sont plus de ce monde, mais l'imagination, même chez le plus scientifique de tous, pousse l'homme à toujours plus explorer son monde et à ne pas rester dogmatiquement coincé dans une vérité figée.

Enfin, Je ne peux m'empêcher de partager l'extrait suivant lorsque Malone se surprend lui-même à s'aventurer seul dans le plateau pendant que ses amis dorment : « Je n'avais pas franchi une centaine de mètres que je commençai à me repentir de mon audace. Je crois l'avoir déjà dit : je suis trop imaginatif pour être réellement courageux. Mais d'autre part ce que je redoute le plus, c'est de paraître avoir peur. Voilà la force qui me poussa à avancer malgré tout. Je ne pouvais plus rentrer au camp sans résultat. Même si mes camarades ignoraient mes faiblesses, mon âme serait toujours ternie par le souvenir intolérable d'une lâcheté. » Un moment que je trouve réellement inspirant tant il peut parler à tous et qui, par conséquent, nous fait rentrer en empathie avec un jeune homme qui ressemble au commun des mortels. J'aime le fait que Malone assume de ne pas être courageux puisque finalement il l'est en poussant son mental à ne pas faiblir parce qu’il anticipe une image qu'il ne veut pas donner de lui-même. Une leçon peut-être viriliste pour certains, mais que je trouve très humaine.

Ed. Le Livre de poche jeunesse, 2015

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le 7 mars 2026

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