Il s’agit de mon premier roman de George Eliot et quelle entrée en matière ! Moi qui aime particulièrement les romans réalistes et psychologiques, j’ai été servie. L’autrice est une véritable chirurgienne de l’âme humaine qui décortique chaque émotion et chaque pensée. Elle sait parfaitement transmettre ses idées et les sentiments éprouvés à travers sa plume et ses métaphores. C’est un roman comme je les aime : riche en personnages, en intrigues, en rebondissements, en réflexions et en émotions. En le lisant, on passe par toutes les émotions que la vie peut proposer : joie, peine, nostalgie, déception, amusement, tristesse, révolte… C’est une véritable profusion de sentiments, particulièrement dans les cent dernières pages.
J’ai particulièrement aimé les chapitres décrivant l’enfance de Maggie et de Tom, qui prennent au sérieux les tourments et les pensées que l’on peut avoir durant cette période de la vie — chose que les adultes font souvent bien peu. Ils sont en plus assez drôles, notamment dans les interactions avec la famille Dodson. Cette partie permet aussi de comprendre certaines réactions de Maggie adolescente puis jeune adulte, en nous la présentant comme une enfant ayant un fort besoin d’amour et de reconnaissance, mais qui se trouve pourtant tarie de l’affection de son frère idolâtré. Malgré la dureté, voire la méchanceté, avec laquelle ce dernier traite sa sœur, Tom reste un personnage dont j’ai tout de même aimé suivre l’évolution.
J’ai également beaucoup aimé la nostalgie qui traverse le roman et la mise en lumière de l’affection perpétuelle que l’on porte à certaines choses simplement parce qu’elles font partie de notre histoire. Le livre est profondément marquée par le passé et montre à quel point les souvenirs, les attachements et les blessures continuent de façonner notre manière de voir le monde et de vivre le présent. Ce sont eux qui font qu’une chose insignifiante pour beaucoup peut avoir une signification profonde pour d’autres. Cette dimension donne au roman une tonalité particulièrement touchante qui, je pense, résonnera chez tous les tempéraments un peu mélancoliques.
J’ai aussi apprécié la promotion de l’amour de l’autre, de l’empathie et de la générosité du cœur à travers Maggie tout comme j’ai aimé le traitement de certains sujets comme la médisance, qui est malheureusement universelle et intemporelle, ainsi que la faiblesse de l’être humain et notre réaction face à celle-ci. Face aux aventures des personnages, et particulièrement celle de Maggie, l’histoire pousse à se demander : « je condamne ce qu'elle a fait, mais comment aurais-je agi dans sa situation ? ». Elle invite à se mettre à la place de l’autre et à reconnaître que les choses sont souvent bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air, et que nous sommes bien souvent ignorants des combats intérieurs que chacun peut mener. Le roman rappelle que nous sommes tous dans le même bateau : nous sommes tous sujets à nos passions, avec plus ou moins de force selon le tempérament et l’histoire de chacun, et nous essayons tous de faire de notre mieux avec les armes que la Vie nous a données, c’est-à-dire avec les forces de notre caractère — dans le cas de Maggie sa loyauté et sa sensibilité.
La fin du roman est particulièrement marquante et belle, malgré sa tragédie. Elle permet à Maggie et Tom d’accomplir ce qui leur était le plus cher : pour Maggie, retrouver enfin une affection sincère de son frère, et pour Tom, tenir la promesse faite à leur père en la protégeant dans ses derniers instants et en éprouvant du respect et de l’admiration pour sa soeur, sentiments qui se seraient forcément traduits par de la bonté envers elle par la suite. Loin l’un de l’autre, aucun des deux n’aurait pu atteindre cet épanouissement ; c’est à travers leur réconciliation que surgit cette complétude morale et affective, donnant au récit une émotion profonde et durable.
Le Moulin sur la Floss est ainsi un roman qui invite à davantage de compréhension, d’empathie et d’indulgence envers les faiblesses de chacun en rappelant que nos décisions ne sont pas seulement le fruit de la volonté présente mais sont aussi façonnées, dans une certaine mesure, par un passé que nous subissons parfois. Il est d’une grande sensibilité et laisse au lecteur le souvenir durable de personnages profondément humains se débattant face au courant parfois fougueux de la vie.