Il n'est jamais aisé pour mon compte de rentrer directement dans une pièce de Shakespeare. Il me faut un certain temps d'adaptation, mais j'ai réussi à être emporté par ce théâtre de désordre et de folie où le fameux roi Lear devient fou à cause des trahisons et des complots dont il est la victime. Lui qui veut partager son royaume entre ses filles : le roi est trahi par deux d'entre elles tandis que Cordélia, la troisième, reste fidèle, mais il est trop tard lorsque son père lui rend justice. En voulant assurer sa donation et abdiquer son pouvoir, la division contrôlée et assurée de son royaume ne fait que diviser sa propre famille. Parallèlement, Gloucester, un proche de Lear, est trahi par son enfant bâtard qui veut renverser le pouvoir de son père et du frère légitime. À travers le thème de l'ingratitude filiale, on ressent totalement ce chaos dans un espace-temps et une temporalité indéfinis. Cela est censé se passer dans la période préchrétienne de l'Angleterre, mais la pièce pourrait se passer à n'importe quelle époque.
Le chaos se fait ressentir dans les effets météorologiques de plus en plus orageux et très présents dans la pièce. Ils deviennent des sortes d'annonciateurs surnaturels du récit. Cela était apparemment présent dans le théâtre élisabéthain où il y avait une correspondance entre les signes météorologiques et les drames vécus par une nation ou un roi. Également, la vision de la nature de Lucrèce, mise en avant par l'auteur et dans les notes du texte, est garante d'un ordre logique du monde avec des codes génétiques définis qui, s'ils n'existaient pas, feraient devenir tout chaos et monstruosité. Ainsi, Shakespeare donne l'impression de faire basculer cette nature dans « un désastre du monde » où l'homme devient un animal nu. Cette phrase de Gloucester, après s'être fait crever les yeux, définit bien cette idée : « Des mouches par des enfants espiègles, voilà ce que nous sommes pour les Dieux ; ils nous tuent pour se divertir. » Il y a une dimension de doute très moderne quasiment existentialiste avant l'heure où Dieu est caché et n'existe plus dans cette « logique du pire ».
Ensuite, j'ai vu en Lear une sorte de Jupiter qui se voit déchu, il est à l'image d'une tempête bruyante et furieuse, à la fois incontrôlable et errante. Les querelles sont nombreuses, elles sont tourmentées, enflammées, impétueuses, rudes, voire grossières et par moments satiriques. Du reste, la folie est au cœur de la pièce et colle à la vision d’Érasme qui voyait dans la folie une forme de raison clairvoyante et « d’exaspérante vérité ». L'auteur s'est inspiré aussi du « monde renversé » que l'on trouvait dans des estampes populaires. On contemplait à l'intérieur de celles-ci des vignettes dans lesquelles étaient représentées des scènes où les rapports sont inversés. En effet, dans Le Roi Lear, ce sont les fous qui guident les aveugles. Certains se font passer pour fous afin de mieux pouvoir réordonner toute cette agitation. D'ailleurs, il n'est pas anodin que j'ai lu un roman de Walter Scott juste avant, qui s'inspire beaucoup de Shakespeare dans son côté théâtral fougueux et emporté puis cet art du déguisement grâce auquel les personnages se font souvent passer pour quelqu'un d'autre.
D'autre part, pour encore citer les notes de l'édition, il y a une évidente perception pessimiste dans la pièce, héritée de l'Antiquité et combinée avec la roue de Fortune où les affaires humaines sont régies par un mouvement alternatif sans projet. La pièce est forcément sombre, funèbre, sanglante et donne un sentiment de fin du monde. Malgré tout, le monde rentre dans l'ordre : Lear reprend ses esprits, culpabilise d'avoir rejeté la seule fille qui l'aimait vraiment, mais se fait pardonner avant de mourir. Les deux filles néfastes meurent, et Edmond, le fils bâtard, également. De ce fait, Edgar, le fils légitime de Gloucester, reprend le flambeau de Lear. Il devient la figure du monarque absolu qui restaure l'unité, la grandeur du royaume et un pouvoir légitime.