Dans son introduction, Walter Scott dit avoir fait le choix de la troisième croisade car c’est celle se rattachant le mieux aux guerres saintes. Il a voulu opposer le caractère belliqueux, bouillant, généreux et aux « vertus extravagantes » de Richard Cœur de Lion (pur représentant de la chevalerie) avec celui de Saladin, sultan à la « politique avisée et la prudence d’un souverain européen ». C’est à partir de ce contraste que le fameux créateur du roman historique inscrit son récit ayant de fortes ressemblances avec Ivanhoé que j’avais déjà grandement apprécié. On se trouve dans le pur romantisme orientaliste, avec la beauté des paysages arides, la « perle du désert », sa mer Morte et ses montagnes abruptes. Mais également toute la crainte et la fascination pour une altérité lointaine avec son Coran, sa poésie persane, sa mythologie païenne et ses hymnes pleines de ferveur à la gloire d’Allah. L’auteur donne une image positive des musulmans, qui sont pleins de sagesse, de talent dans la science, la médecine et l’art du combat. Dès le début, Scott oppose savoureusement et de façon haute en couleur les mœurs et les coutumes entre chrétiens et musulmans, mais chacun se retrouve dans le respect des codes de la chevalerie.
Kenneth, le guerrier aux léopards, est le Wilfried du Talisman, baigné de noblesse d’âme, de courage et d’un sens du devoir qui se voit tiraillé et remué dans son âme par son amour pour la belle Edith, la cousine de Richard. Lui aussi se voit déshonoré, exclu et déshérité de son statut pour une faute qu’il n’a pas commise, devenant un esclave exilé et un amant désespéré. Croisé et en même temps Écossais, sa nationalité se confronte à la méfiance des Anglais. Tout le roman crée ainsi une dualité entre chrétiens et musulmans, Anglais et Écossais, qui finira par trouver un apaisement dans la paix, l’amitié et l’union, à l’image des Saxons et des Normands dans Ivanhoé, représenté par ce fameux talisman, la pierre quasi magique de Saladin qui permet de soigner les plus graves blessures. L’œuvre est par conséquent pleine d’intrigues politiques et secrètes, de pièges et de trahisons où notamment les Templiers ont encore un rôle néfaste. C’est peut-être un peu un défaut, mais le livre contient beaucoup de dialogues en huis clos, c’est très verbeux et souvent théâtral, et il y a peu de moments vraiment épiques.
Pour autant, il m’a plu : l’auteur a une réelle aisance avec des échanges et des répliques à la fois ardents, drôles, subtiles et efficaces. J’adore le personnage de Richard, à la fois fougueux, féroce et rugissant, à voir lorsqu’il voit sa bannière décrochée par le duc d’Autriche. Saladin est aussi génial, avec ses paroles habiles, pleines de bon sens et de philosophie, mais aussi son art du déguisement. C’est d’ailleurs un autre point commun avec Ivanhoé puisque les personnages cachent leur identité pour mieux s’adapter ou passer incognito. J’ai vu par là le propos de l’œuvre : celui de ne pas s’arrêter aux apparences. Comme le dit Saladin : « Tel est souvent l’usage du monde. La robe déchirée ne fait pas toujours le derviche. » ou encore, lorsqu’on découvre que Kenneth est un prince royal écossais, le sultan ajoute : « Un esprit brave et généreux comme le tien a une valeur indépendante du rang et de la naissance, tout comme la boisson rafraîchissante que je t’offre est aussi délicieuse dans un vase de terre que dans une coupe d’or. »
En somme, c’est une belle leçon d’humilité et une invitation à s’enrichir spirituellement et intérieurement pour ne pas être jugé seulement sur la surface. C'est aussi une manière de dire qu'il ne faut pas sous-estimer ses adversaires. Enfin, en tant qu’admirateur des rois de France, je ne peux m’empêcher de parler de Philippe Auguste que l’on aperçoit dans le roman. L’écrivain parle de la rivalité entre lui et Richard. D’un côté, un souverain résolu, calme et clairvoyant, plus politicien ; de l’autre, un roi plus guerrier, aventurier et impétueux, mais orgueilleux. Scott compare le roi de France au Ulysse de la croisade tandis que Richard à l’Achille de celle-ci. Bref, il y a pas mal de choses à en tirer, même si le livre manque de densité dans l’action pour en faire un chef-d’œuvre.