N'empêche, retrouver Jean Hegland pour la suite de son roman phare, c’était tout de même inattendu ! Il faut dire que Dans la forêt est initialement paru en 1996 aux États-Unis, il y a quand même près de 30 ans ! Et en 2017, quand Gallmeister, la maison d'édition spécialisée dans la découverte de pépites américaines, a publié le livre en français, on a pu voir l'œuvre prendre une autre dimension avec ses 300 000 exemplaires vendus ! C'était énorme, surtout pour un roman qui n’avait pas une notoriété immédiate à sa sortie.
De mon côté, la surprise, voire l'émotion, de retrouver la suite de Dans la forêt en main s'est faite sans appréhension, ou presque. En effet, ça n'est jamais évident de se lancer dans une suite, surtout si longtemps après, et surtout quand l'expérience a montré que les risques de camouflet sont élevés ! Pour moi, tout cela a été gommé par le passage de Jean Hegland dans la librairie près de chez moi (ce qui était fou pour une ville de 35 000 habitants, à côté des prestigieuses librairies de Strasbourg !) Les personnes présentes ont pu y découvrir une femme foncièrement gentille et chaleureuse. On est d'accord, ça n'a aucun lien avec la qualité du livre, mais ça a enlevé chez moi toute possible appréhension liée au syndrome de la suite.
Et ce livre, parlons en ! Il faut peu de temps pour se rendre compte de la rupture avec le premier opus, sans que ce soit un problème bien sûr. Le Temps d'Après adopte en effet une narration complètement différente qui peut surprendre, voire déranger, avec ses touches de novlangue. Et puis la personne qui porte la narration n'est pas la même, ce qui m’a tout de suite fait penser à Saga, le comics de Brian K. Vaughan et Fiona Staples. Dans Saga, la première partie est racontée par les parents, les adultes, puis la seconde bascule sur l’enfant née au fil de l’histoire, qui devient narratrice. Ici, c’est exactement le même principe. Même si, à ce stade, j’en ai peut-être déjà trop dit…
D'ailleurs, une chose étrange m’est arrivée pendant cette lecture, et je me demande si d’autres ont ressenti la même chose. Impossible pour moi de me débarrasser de l’idée que la narration était portée par une fille. À chaque fois que le texte me rappelait que c’était un garçon, je me disais : ah oui, c’est vrai, mais replongeant ensuite dans le récit, mon esprit imaginait de nouveau une petite fille grandissant avec ses deux mères. Peut-être est-ce dû à l'écriture, à sa douceur, à sa poésie presque enfantine ? Quoi qu’il en soit, cette impression persistante a accompagné mon début de lecture lecture et même si elle a fini par passer, c’était quand même troublant et intéressant de voir qu’elle ait pu surgir ainsi.
À côté de ça, pendant les 70 premières pages, j’ai eu un moment de doute : la narration est belle, mais j’ai craint qu’elle ne s’étire un peu trop. Il y a une certaine poésie dans l’écriture, et en y réfléchissant, je me rends compte que ce n’est pas vraiment ce vers quoi je vais naturellement en littérature. Ce n’est pas un problème en soi, mais ce n’est pas ce qui me parle le plus. J’avais déjà ressenti ça avec La Langue des choses cachées de Cécile Coulon. Beaucoup ont adoré, mais moi, je n’ai pas accroché du tout, tout en reconnaissant la force de l'écriture. Du coup, j’ai eu peur de retrouver cette même sensation ici…
Mais (ouf !) au final, ça s'est vite estompé. L’histoire a commencé à vraiment s’installer et à prendre une dimension qui m’a pris aux tripes. Mais de ça, je ne dirai rien, c'est le livre qu'il faut lire pour le ressentir !
Enfin, difficile de refermer cette revue sans parler de la traduction de Josette Chicheportiche, qui est vraiment remarquable. Même sans avoir le texte original sous les yeux, on sent à quel point elle a su en capter l’essence. D’ailleurs, un passage à la fin du livre revient sur son travail, ce qui permet d’avoir un aperçu de certaines spécificités du texte en anglais. L’une des particularités les plus intéressantes, c’est la manière dont Jean Hegland a gommé le genre dans son écriture. Elle n’a pas utilisé le « they » neutre qu’on voit parfois, mais une forme qu’elle a elle-même inventée. En français, c’était un peu impossible à retranscrire, et même si la traduction ne pouvait pas totalement recréer cet effet, on ressent encore cette neutralité. C’est d’ailleurs ce qui m’a donné cette impression, pendant les 100 premières pages, que le narrateur était une fille. Chaque fois que le texte me rappelait que c’était un garçon, il me fallait un instant pour me réajuster.
Au final, et pour répondre à une revue incendiaire (dont l'utilité m'échappe, mais bon) : oui, oui et oui !
Mais pour conclure d'une façon plus constructive, Le Temps d'Après parvient à s’éloigner du premier tome sans trahir son esprit, avec une narration ambitieuse qui apporte une touche différente et un ton qui sait prendre au cœur.