Finir la Recherche, c'est comme arriver tout en haut de cette montagne, suant et rouge, essoufflé dans l'air trop pur, cette montagne qu'on lorgnait depuis des années et qui est enfin toute entière sous nos semelles, offrant à nos yeux un paysage encore plus grandiose que celui qu'on ne faisait qu'imaginer aux premiers pas de l'ascension.


Mais pour achever l'escalade, il faut la commencer, l'ascension. Et devant l'ampleur de la tâche, beaucoup se découragent. La Recherche du temps perdu, c'est 7 tomes, des milliers de pages, des phrases longues comme des boas et pleines de petits détours qui perdent et dévorent le lecteur au détour d'une inattention. C'est un cadre désuet, celui de la Belle Époque, qu'on ne peut pas s'empêcher de détester secrètement : après tout pourquoi serait-elle plus belle qu'une autre, plus belle que la nôtre ? Ce sont des discussions interminables lors de soirées infinies, de personnages fantômatiques ou de visages maquillés qui ne prêtent plus l'oreille à la musique pourtant délicieuse qui se joue pour eux de l'autre côté du salon. Des séjours au bord de la mer pour soigner les étouffements du narrateur, séjours d'angoisse et de libération juvénile, incarnée par les peaux dorées et parfumées des jeunes filles qui feront tant souffrir dans quelques années.


Finalement il ne se passe pas grand chose dans la Recherche.


Parce que Proust jamais ne cherche à raconter. Son narrateur, qu'on aura tendance à confondre avec l'auteur, ne fait que traverser la vie, de son enfance au travers de souvenirs de Combray nés d'une bouchée de madeleine piégée de mémoire involontaire, jusqu'à sa vieillesse qui l'écrase sans avertir au détour du dernier tome. Le narrateur ne raconte pas ; il ressent. C'est toute l'histoire de la Recherche.


Histoire aussi d'une vocation. Bien sûr. Celle de Proust, lassé d'une mondanité décevante, qui n'était finalement pas à la hauteur des beaux noms que le narrateur se répétait avec amour en savourant chaque son historique, chaque possibilité de légende et de secret qu'ils renfermaient, chaque trait de noblesse taillé sur le visage de ces Guermantes si adorés et si redoutés, masques de noblesse figés dissimulant des mœurs revisitées ou des personnalités éparpillées. Vocation de l'écrivain surtout. De l'observateur, celui qui pensait ne rien voir mais gardait tout dans ce tiroir de la mémoire qu'il faut secouer un peu pour ouvrir, et qui un jour, sans crier gare, renverse son contenu au beau milieu d'un esprit qui se croyait accaparé par le présent.


Fi du présent !


L'écrivain n'a pas de temps. L'écrivain vit - et par extension écrit, ou bien l'inverse - de ces bulles évanescentes du passé qui surgissent au détour d'une pavé un peu trop haut ou d'un titre d'ouvrage oublié depuis longtemps - croyait-on. L'écrivain est aussi futur, celui qu'il s'imagine à l'évocation d'un nom, d'un lieu qu'il renifle, furète, titille, modèle, rêvasse et savoure en son imaginaire, avant d'être déçu par la réalité - car l'imagination est tout. L'écrivain est enfin présent, sans s'en rendre compte, car sous le moi mondain, celui qui doit répondre aux discussions absurdes, observer les toilettes provocantes, constater la décadence, parfois profiter du spectacle éternel d'une jeune fille en fleur endormie, il y a le moi discret, celui qui enregistre silencieusement les ambiances, les odeurs, les mouvements profonds de l'âme qui remonteront dans des années, comme des fossiles poussés lentement du fond vers la surface par le mouvement invisible de plaques tectoniques.


Il faudra pour le lecteur apprendre à se détacher de l'idée de narration, de l'idée d'intrigue, de l'idée même de contrôle sur son esprit. S'il retrouve parfois avec plaisir un personnage qu'il apprécie, au détour d'un déjeuner, ce n'est que pour mieux se perdre dans les considérations vertigineuses du narrateur comparant le moi visible de ce personnage avec ce qu'il est vraiment - bourdon butinant la fleur défendue, menteur malheureux pour lui-même, collectionneur compulsif de culture à défaut d'être artiste... Proust ne nous apprend rien. Il creuse de sa pelle la plus élégante, réfléchit à haute voix, et non sans humour, sur ce que chacun a expérimenté ou désiré, et entraîne son lecteur dans les méandres tortueux de l'esprit qui domine toujours, amplifie, déforme, tracasse, embellit, enfin nous trompe aimablement pour mieux nous ramener à ce qui comptait, ce qu'on a cru oublier, égarer dans un recoin de temps.


On se remet difficilement de ce genre d'ascensions.

Kogepan
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le 5 oct. 2015

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Kogepan

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