9
il y a 1 jour
SuivreTalking head !
Le Visage vert peut au premier abord sembler être un roman fantastique. Ce thème est bien présent mais il apparaît finalement comme un moyen pratique de rendre sensibles des réalités qui seraient...
Le Visage vert peut au premier abord sembler être un roman fantastique. Ce thème est bien présent mais il apparaît finalement comme un moyen pratique de rendre sensibles des réalités qui seraient autrement difficiles à représenter. Gustav Meyrink inscrit ainsi une réflexion métaphysique dans une histoire de visions, de morts, de manuscrits mystérieux, de personnages énigmatiques et de phénomènes inexplicables.
La première question posée par le roman est celle de l'identité. Hauberisser est un homme qui ne sait plus véritablement qui il est et il doit découvrir que l'identité ordinaire ne coïncide en rien avec ce que nous sommes. La question « Qui suis-je ? », qui apparaît dans le manuscrit est le commencement même de l'éveil. Dans El Desdichado, Nerval constate que des figures mythiques, historiques et poétiques semblent se superposer en lui. Chez Meyrink, la crise de l'identité conduit à la découverte d'un centre intérieur menant à la possibilité d'une unification.
L’univers du roman est un monde où les apparences sont constamment suspectes. Rien n'est tout à fait ce qu'il paraît être, et le personnage doit progressivement apprendre à voir autrement. Le choix initial d'une boutique de farces et attrapes est ainsi particulièrement significatif.
Hauberisser entre dans un lieu consacré aux illusions, ce lieu symbolise ainsi le monde dans lequel il va être plongé. Le fantastique sert donc à faire éclater la conception trop étroite que l'homme se fait de la réalité.
L’ apparition de l'oracle de Delphes sous la forme d'un crâne en papier mâché est ironique, ce faux oracle lui adressant une vérité qui va orienter toute son existence [ Cette tête "parle"]. La vérité peut surgir sous le masque du grotesque et de l'illusion. Le crâne finit par être reconnu par Hauberisser comme une image de sa propre existence passée.
Hauberisser croit recevoir le témoignage d'un autre, transmis par Chidher le Vert mais le livre n'a ni commencement véritable, ni fin, ni auteur identifiable, et sa provenance matérielle le rattache finalement à Hauberisser. Celui-ci finit par poursuivre le récit, le manuscrit devient ainsi une représentation de la découverte de soi. Hauberisser cherche celui qui pourrait lui révéler la vérité pour découvrir finalement qu'il lui appartient de l'écrire lui-même.
Chidher le Vert doit être ainsi non vu comme comme un personnage fantastique ordinaire mais plutôt comme une figure du maître intérieur. Il apparaît à celui qui est prêt à le recevoir et disparaît lorsque son rôle est achevé. Celui qui vient chercher un maître découvre qu'il doit finalement devenir son propre maître.
Meyrink distingue la mort biologique de la mort spirituelle. On peut être vivant et pourtant déjà mort si l'on demeure enfermé dans le sommeil de ses habitudes, de ses désirs et de ses pensées. Inversement, mourir intérieurement à son ancienne manière d'être peut constituer la condition d'une vie véritable.
Le roman rejoint ici Maître Eckhart pour qui la transformation spirituelle suppose le détachement du moi ancien et l'avènement d'une réalité plus profonde. Ce que Meyrink semble rechercher est une immortalité vécue qui commence dès l'existence terrestre par une transformation de la conscience. Le Phénix, les morts qui reviennent, les figures religieuses et les différentes formes de renaissance ne sont ainsi que des expressions multiples du fait que l'homme doit mourir à ce qu'il était pour devenir ce qu'il est véritablement.
La vision d'Isis au moment de la mort d'Eva, la pesée du cœur et le passage vers le pays de vérité et de justice évoquent la mort , le jugement et la renaissance. Meyrink ne s'intéresse pas ici à une religion qu'il faudrait connaître mais à un langage symbolique capable d'exprimer une vérité plus universelle. Le vert renvoie à Osiris, le visage vert n'est ainsi plus seulement une apparition étrange mais symbolise une existence qui traverse la mort pour accéder à une autre forme de vie. Il devient donc le symbole même de la transformation recherchée par Hauberisser. Le Christianisme, l'Égypte ancienne, l'Antiquité grecque et les différentes traditions spirituelles invoquées dans le roman peuvent être envisagés comme autant de langues symboliques exprimant une même interrogation fondamentale sur ce qu’est vivre véritablement et sur ce qu’il faut devenir pour ne plus être intérieurement mort ?
Meyrink ne présente jamais cette métaphysique sous la forme d’un texte philosophique. Il la fait éprouver à son personnage. Le doute, le rêve, la mort, l'apparition, la perte, le manuscrit et les transformations de la perception deviennent les étapes concrètes d'une expérience intérieure. Le lecteur lui-même est entraîné dans cette incertitude : Hauberisser a-t-il rêvé ? Chidher existe-t-il ? Le manuscrit vient-il réellement d'un autre ? Ce qui s'est produit appartient-il au monde extérieur ou à la conscience ?
C'est pourquoi le roman peut être lu comme une sorte de philosophie fantastique de l'éveil qui aborde la possibilité pour l'homme de sortir de l'état de sommeil dans lequel il vit sans le savoir.
Les apparitions sont là pour nous faire comprendre que notre conception habituelle du réel est trop pauvre. Le manuscrit, qui semblait au départ venir d'un mystérieux maître, se révèle lié à son propre parcours, donc écrit par lui même en toute logique, pour être au final continué par lui. Le véritable voyage était donc celui d'un homme à travers les différentes couches de sa propre conscience.
C'est finalement ce qui donne à Le Visage vert une portée bien supérieure à celle d'un simple roman fantastique. Sous son apparence de roman fantastique, Meyrink pose des questions aussi anciennes que la philosophie elle-même : qui suis-je ? qu'est-ce que vivre ? qu'est-ce que mourir ? où commence la véritable réalité ? et l'homme peut-il devenir autre chose que ce qu'il croit être ?
Créée
il y a 1 jour
Critique lue 4 fois
9
il y a 1 jour
SuivreLe Visage vert peut au premier abord sembler être un roman fantastique. Ce thème est bien présent mais il apparaît finalement comme un moyen pratique de rendre sensibles des réalités qui seraient...
7
il y a 5 jours
SuivreDans Le Corbeau, Clouzot observait une petite communauté française minée par le soupçon, la délation et la cruauté. Dans Manon, il montre une communauté qui juge et condamne. Manon apparaît ainsi...
10
le 21 juil. 2026
SuivreDougal Robertson décrit avec une sincérité parfois dérangeante les transformations psychologiques provoquées par une situation où la mort devient une présence permanente. Son témoignage exceptionnel...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème