Le Wilhelm Meister de Goethe, romans contenant une multitude de récits, lesquels contiennent d’autres histoires à leur tour, était une matière considérable (peut-être trop considérable*) : l’écrivain n’a jamais pu achever l’un de ses volumes, Les Années de Maîtrise. Mais au cœur de son vaste programme, l’éclosion d’une théorie peu élaborée mais amusante a donné forme à un livre qui devait se suffire à lui-même, Les Affinités Électives. Il ne fallait pas beaucoup pousser Goethe pour expliquer l’amour par la science, et c’est dans une simple conversation entre amis que se développe l’idée que les êtres, comme les éléments chimiques peuvent s’unir ou ne le peuvent pas. Les personnages du roman se rencontrent et se promènent ; si les sentiments éclatent c’est presque toujours dans la mesure où la narration est capable d’expliquer le phénomène. La forme n’épouse pas les débordements de passion dont un Édouard est sujet : elle l’illustre par un ou deux épisodes efficacement évocateurs : une marche, une croisière, une chevauchée au clair de lune. Mais si toutefois Goethe n’en abuse pas, pourquoi devrais-je me laisser émouvoir par des images aussi éculées ? Goethe a réfléchi comme Proust que l’on associe un sentiment à un souvenir, et ceux-ci s’enrichissent dans Les Affinités Électives de détails botaniques, picturaux ou encore d’allusions musicales. Goethe aime la minutie dans ses descriptions de l’immense jardin ― lieu essentiel du roman ― autant que les profonds changements qu’il subit, à l’image du sentiment amoureux.
Le roman me paraîtrait sans doute moins bien construit sans toute cette société très dix-huitième où l’on se partage des vues sur l’existence, sur la mort ou sur la beauté. Observant les caractères, ou les faisant s’exprimer avec sincérité, Goethe trace les quelques traits psychologiques qui s’entrelaceront selon ces fameuses lois « chimiques » et déterministes des Affinités Électives. L’amour frappe comme la foudre, agit une saison durant sur leur comportement, de même sur la suite des événements, l’enchaînement des causes et des conséquences. L’amour frappe et les personnages peuvent ― et devraient ― s’unir ou désunir en fonction de lui, il ne peut être reconstitué artificiellement au nom d’une époque où il semblait plus naturel. J’ai trouvé également de nombreuses considérations qui font écho à la vision « réactionnaire » de l’amour d’un Paul Glover (dans Crime Passionnel de Ludwig Lewisohn), une vision qui conçoit la séparation mais non le libertinage, d’ailleurs, quitte à ce que l’amour ne dure qu’une saison, autant qu’il suscite la génération et qu’il pérennise des travaux (ceux du jardin ici) de pères en fils… Les Affinités Électives, c’est ce doux mélange entre mysticisme et rationalité, entre sagesse et folle passion ; il n’y a aucun élément qui ne soit lié à tous les autres, dans cet entre-deux de Sturm und drang et des Lumières.
*: À ce niveau, j’ai trouvé que c’était un peu le foutoir dans Les Années d’Apprentissage… quelle différence avec Les Affinités Électives !
Lu du 9 au 23 décembre 2022. Traduit de l'allemand par Pierre du Colombier. 333 pages - Folio (Gallimard)