Lecture en demi-teinte de ce grand classique de la littérature russe, Les Âmes mortes de Nicolas Gogol publiée pour la première fois en 1842 est un ouvrage inégal oscillant en permanence entre enthousiasme et ennui profond. Très certainement que je n’ai pas le niveau littéraire pour saisir le génie de l’histoire de ce fameux Tchitchikov, escroc de grand chemin parcourant la Russie de Nicolas Ier, mais il est clair que le statut d’œuvre inachevée ne rend évidemment pas service aux Âmes mortes. Je m’adresse donc à tous ceux qui n’auraient pas lu cette œuvre et qui la découvre comme moi je l’ai découvert : Les Âmes mortes demeure encore aujourd’hui un roman inachevé construit en deux parties. La première, écrite de la main de l’auteur, est publiée de son vivant en 1842, comme vu plus haut. Celle-ci subira de nombreuses corrections, modifications au cours des années qui suivent. Il est à noter que c’est le célèbre Pouchkine qui lui souffle le sujet de son roman en 1835. Vous faites ce que vous voulez de cette information. La seconde partie, en revanche subira les tourmentes des vagues-à-l ’âme de l’auteur : écrite, puis réécrite, corrigée, modifiée puis finalement en grande partie brûlée par l’auteur lui-même à la fin de sa vie en 1852. Pendant 10 ans, Gogol annoncera, promettra la sortie de cette seconde partie achevant les péripéties de notre cher Tchitchikov mais en vain. Dans l’œuvre actuelle aux éditions de poche Folio Classique figure un ensemble de textes retrouvés par les proches de l’auteur et assemblés pour donner un corpus plus ou moins cohérent d’environ 150 pages à découvrir à titre posthume. Evidemment que cette seconde partie n’a pas autant de pertinence que la première puisque celle-ci est décousue et qu’elle se termine de manière abrupte avec un dénouement incomplet pour le personnage principal.

Il va sans dire que j’ai bien plus apprécié les aventures de notre filou dans la première partie, avec la fameuse galerie de portraits russes fidèles à la réalité aux dires de certains natifs du pays de Tolstoï. Cette galerie de personnages constitue sans doute la grande force du roman : Manilov le rêveur inconsistant, Sobakévitch l’ours pragmatique, Nozdriov le menteur incontrôlable, et surtout Pliouchkine, figure crépusculaire de l’avarice absolue, le collectionneur compulsif et originel dont le portrait oscille entre grotesque et tragédie humaine. À travers eux, Gogol compose une fresque satirique d’une Russie provinciale engluée dans la routine, la paperasse et l’absurdité administrative, bien avant que le XXème siècle ne fasse de la bureaucratie un monstre totalitaire que Kafka dépeindra plus tard avec brio.

Que raconte finalement ce roman ? C’est vrai que je n’ai même pas pris le temps de le faire. Il s’agit d’un roman racontant le voyage au travers de la Russie d’un certain Pavel Ivanovitch Tchitchikov, personnage lisse et affable en apparence, dont l’ambition secrète consiste à racheter à bas prix des « âmes mortes », c’est-à-dire des serfs, des paysans décédés mais toujours comptabilisés comme vivants dans les registres administratifs des autorités locales. Derrière cette entreprise immorale et absurde, se cache en réalité un projet financier rendu possible par la traditionnelle lourdeur bureaucratique et la déconnexion totale des administrations davantage soucieuse des formulaires que de la réalité concrète (coucou la France). L’intrigue des Âmes mortes repose sur un décalage permanent, un vaste jeu de dupes nourri par les dialogues et les négociations entre Tchitchikov et ses interlocuteurs, tour à tour méfiants, cupides ou parfaitement indifférents à la portée morale de leurs actes. Cette mécanique répétitive, volontairement étirée, constitue clairement la limite et le charme du roman. En effet, si l’ensemble peut parfois susciter une certaine lassitude, notamment par son absence de véritable rebondissement, l’humour demeure un fil conducteur discret mais constant, glissé derrière les grands discours, les postures morales et les principes affichés par les personnages. C’est sans doute ce qui rend la première partie du roman réellement agréable à lire, malgré ses longueurs et son inachèvement.

La seconde partie, fragmentaire, conçue comme un contrepoint à la première se concentre davantage sur la chute de Tchitchikov, après son ascension sociale et la réussite méthodique de son étonnante lubie. Une quantité importante de personnages au nom imprononçable apparaissent noyant selon moi le propos initial et l’on découvre un héros démasqué dont la respectabilité se fissure progressivement, les soupçons d’escroqueries le poursuivent comme une ombre jusqu’au dénouement final dont je tairai ici les détails. Gogol semblait vouloir engager son personnage dans une forme de déchéance, voire de possible rédemption morale, en l’exposant davantage aux conséquences de ses actes. Il ne pouvait de toute manière en être autrement dans un empire (Russe) où la censure frappait régulièrement les romanciers. Les Âmes mortes a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses corrections par le comité de censure de Moscou à l’époque de sa publication.

Au-delà de la farce administrative courageuse pour l’époque et de la galerie de portraits grotesques, Les Âmes mortes développe une vision profondément pessimiste de la société russe du XIXème siècle. Gogol décrit un monde vidé de toute substance morale, où les individus ne sont plus que des fonctions, des rôles sociaux, des apparences. Comme beaucoup l’ont déjà dit, les « âmes mortes » ne désignent pas seulement des serfs décédés mais encore inscrits sur des registres obsolètes, elles deviennent également le symbole d’une société entière peuplée de vivants déjà morts intérieurement, coupés de toute transcendance, de toute foi véritable, de toute responsabilité morale. Tchitchikov lui-même incarne cette vacuité. Il est un personnage sans réelle épaisseur, sans convictions, sans passions véritables, il s’adapte à tout et à tous, grâce à sa fourberie et son excellence oratoire. C’est pourquoi le roman dépasse largement la simple satire sociale pour proposer une critique plus large du désenchantement moderne, annonçant déjà les grandes interrogations morales et spirituelles qui traverseront la littérature russe de la seconde moitié du XIXème siècle.

Côté stylistique, Nicolas Gogol possède un style fluide, agréable à lire et casse régulièrement le quatrième mur en s’adressant directement au lecteur en plein récit, en plein dialogue entre les personnages. Une sorte de complicité s’établie dès lors entre le romancier et le lecteur qui observe les manigances de Tchitchikov d’un regard amusé. Cette complicité assumée avec le lecteur est parfois savoureuse, parfois déroutante, et pourra en agacer certains tant elle rompt avec une narration plus classique d’autant qu’il s’agit d’un procédé fréquent.

A la lecture des Âmes mortes, et pour peu que l’on ait en tête grossièrement le contexte artistique et politique de l’Empire Russe au XIXème siècle, il est inévitable de voir au travers de ce roman, la venue future des grands classiques de la littérature russe post Nicolas Gogol. L’auteur a ouvert une brèche dans le roman naturaliste, critique, pessimiste à des auteurs qui, selon moi, magnifieront la formule : Dostoeivski par exemple. Mon rapport au roman reste en demi-teinte car si j'en reconnais l’importance historique, l’influence considérable sur toute la littérature ultérieure, et la justesse de certaines observations sociales, je n’y ai pas trouvé le choc littéraire que procurent d’autres auteurs russes du XIXème siècle. Les Âmes mortes est en quelque sorte une œuvre charnière qui m’a souvent fait sourire mais qui, malheureusement, ne laissera pas une marque indélébile dans mon parcours de lecteur.


silaxe
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le 10 janv. 2026

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