Ici se déroulent les souvenirs de nos vies et de nos familles.
Peu importe qu'on les ai vécus soi-même ou qu'on les ai entendus de nos parents.
Annie Ernaux met des mots clairs sur ces souvenirs confus. C'est un joyaux, car on ne trouvera cette combinaison entre le personnel et le collectif dans aucun livre sur l'histoire du 20ème siècle.
Quelle somme de travail !
Je pense qu'il n'y a que deux méthodes pour accumuler un tel survol de 50 années. Soit une bonne conservation de souvenirs personnels et sociétaux (bravo pour l’effort de longue haleine). Soit une reconstruction a-posteriori (effort encore plus impressionnant), mais sujette à un retraitement du souvenir selon le moment où on l'écrit, ce qui le rend très subjectif.
C'est à la fois un livre d'histoire et un roman, sans rien à voir avec un roman historique. C'est donc un type de livre probablement inclassable, un nouveau genre, l'autobiographie historique, ou le roman historique autobiographique.
Le livre est écrit à la 3e personne. L'auteur évoque son dilemme, dans les années où elle élabore son projet de livre, entre le "je" ou le "elle". Je crois qu'elle a fait le bon choix. C'est vrai qu'à la 1e ce serait trop personnel, par définition mais aussi par perte de recul sur les événements relatés.
Dans le même genre de recueil de souvenirs, vécus par l’auteur et par nous-mêmes les lecteurs :
- Les Je-me-souviens de George Perec, lus en livre et vus sur scène à Paris. Simple et inoubliable.
- Les souvenirs d’enfance de Jean-Pierre Jeunet dans le film Amélie Poulain. Jubilatoires.
Au final, je vais remonter mon appréciation à la note maximale, car ce livre est unique, non seulement pour ses qualités littéraires (quel style, quel sens de la formule) ou pour le riche contenu qu'il nous donne à lire, mais aussi pour la thérapie qu'il nous apporte en réactivant dans notre mémoire tant de souvenirs enfouis : on ne voit plus le présent et l'avenir de la même manière. Il faudra même le relire de temps en temps, comme un traitement de jouvence.