Sympathique petite nouvelle dans la tradition fantastique britannique, Les Collectionneurs joue d’emblée avec les clichés : foyer des professeurs glacial d’un college d’Oxford, universitaires ternes et barbants, conversation au coin du feu, objets d’arts hantés à collectionner... Soit dit en passant, les Français lisaient Zola, Verne et Hugo pendant que les anglophones avaient Wilde (une référence dès qu’on parle de tableau surnaturel), Henry James (né aux États-Unis mais naturalisé britannique) et Poe (Bostonien de naissance mais littérairement si anglais !) : cela explique peut-être en partie pourquoi le fantastique et le merveilleux sont envisagés si différemment d’un côté et de l’autre de la Manche. Le Cluedo a aussi été inventé à Birmingham. Bref.
Principalement composé de dialogues entre des dénommés Horley et Grinstead, ce conte illustré tourne autour de deux objets : un tableau représentant Marisa van Zee, sans doute inspiré d’un Portrait de la jeune fille en costume d’amazone de Balthus dont une reproduction figure en annexe, et une statuette de singe, dont on ignore s’il s’agit d’un singe doré mais dont on apprend au moins que ce n’est pas un chimpanzé. Puisque lire Les Collectionneurs sans avoir d’abord lu À la croisée des mondes n’est probablement jamais venu à l’idée de qui que ce soit, les lecteurs auront compris qu’il s’agit ici des effigies de Marisa Coulter et de son daemon.
Et en définitive, voilà ce qui raccroche au « monde de Will » ce récit qui se déroule avant la naissance de Will et de Lyra, lequel ne fait finalement que creuser le motif principal d’À la croisée des mondes, à savoir celui du lien : ici le lien entre la statuette et le tableau, qui figure aussi le lien entre Marisa et son daemon. (Toute la Croisée fonctionne sur l’antagonisme attraction / coupure.) Quand j’écris creuser, entendons-nous : on parle de quelques coups de grattoir plutôt que d’une excavation au tractopelle. En attendant, en plus d’une petite leçon sur les univers parallèles (« l’ensemble de cette structure... fuit », p. 44-45), le récit décline à l’envi les séparations – il y a par exemple d’abord sept personnages dans le foyer des professeurs, puis six, puis cinq, etc. – tandis que l’attraction des deux artefacts se manifeste de plus en plus. (À ce propos, je ne me souviens plus si le « petit éléphant en céramique, sur l’étagère là-bas » de la page 41 figurait dans À la croisée des mondes. En tout cas il ouvre vers quelque chose.)
L’intérêt des Collectionneurs tient aussi, me semble-t-il, à sa forme dialoguée. À mesure que la conversation avance et que s’accumulent les informations sur le portrait et la statuette, on se rend compte qu’on ne sait pas grand-chose des deux interlocuteurs, de leur fonction exacte, de leurs relations, de leurs buts… On se dit aussi que Horley mène le jeu en appâtant Grinstead avec ses informations, et on se demande peu à peu si ce n’est pas Grinstead qui tire les vers du nez à Horley. De fait, tout le récit fonctionne sur le principe de la diversion : les éléments majeurs sont ceux dont on ne parle pas, ou plus exactement ceux autour desquels on ne cesse pas de tourner. C’est quand un personnage disparaît qu’on s’aperçoit qu’on ignorait ce qu’il venait faire là, alors qu’en réalité, hors-champ, c’était assez clair. Il y avait des indices.
Dès le début, le dialogue appelait pourtant à la méfiance, quand les deux personnages évoquaient le précédent propriétaire du portrait : « – On peut se fier à lui ? / – Jusqu’à un certain point, disons. Mais il avait réalisé la vente. Il voulait juste raconter l’histoire » (p. 7). À vrai dire, le titre lui-même proposait déjà une ambiguïté.