Contrairement à ce que leur titre peut laisser penser, les Complaintes de Laforgue n’ont rien d’un recueil larmoyant. Il est même parfois franchement drôle : « Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda, / Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha ! » (dans les « Préludes autobiographiques »). Contrairement à ce que ces deux vers peuvent laisser penser, on n’est pas non plus dans la veine d’un Alphonse Allais. Or, dès qu’un auteur me paraît faire sienne la volonté flaubertienne d’écrire une œuvre « arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non » (lettre à Bouilhet, 4 septembre 1850), il me plaît.
Je crois que pour apprécier Laforgue, il faut comprendre qu’il joue perpétuellement. Il faut qu’un type de vingt ans joue à faire le gosse pour écrire « Hé ! Notre-Dame des gens soûls, / Des filous et des loups-garous ! | Metteuse en rut des vieux matous ! | Coucou ! » (« Complainte de cette bonne lune »). Il faut qu’il joue au bourgeois pour placer dans la bouche des « paranymphes » de la « Complainte des voix sous le figuier boudhique » une prudhommerie telle que « La vie est si saine, / Quand on sait s’arranger ». Il faut encore qu’il joue à ne rien connaître à la métrique pour placer ces alexandrins qui en ont à peine l’air : « Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur / Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines, / J’avais roulé par les livres, bon misogyne » (dans « Préludes autobiographiques »).
Mieux : il faut que Laforgue joue à celui qui fait semblant de ne pas jouer tout en jouant quand il passe à la centrifugeuse le cliché romantique du mal d’amour. Il y a pas mal de pierrots chez Laforgue, plus ou moins les doubles du poète. Et c’est « l’autre Pierrot » qui dit, dans la complainte portant son nom : « Enfin, si, par un soir, elle meurt dans mes livres, / Douce ; feignant de n’en pas croire encor mes yeux, / J’aurai un : “Ah ça, mais, nous avions De Quoi Vivre ! / C’était donc sérieux ?” » Oui, mon cher Jules : tu es sérieux, mais non comme un pape : comme un clown.
Laforgue misogyne ? Ça me semble évident quand il s’adresse, dans la « Complainte des printemps », aux « Vierges d’hier, ce soir traîneuses de fœtus, / À genoux ! » Ça l’est moins si on considère que l’authentique misogynie ne fait pas d’exception ni ne connaît le doute. Laforgue, précisément, n’a de cesse de chercher l’exception : « Est-il de vrais yeux ? / Nulle ne songe à m’aimer un peu » (dans la « Complainte des automnes »).
L’amour qu’il aimerait porter est désabusé, mais toujours sincère : « Allez ! laissez passer, laissez faire ; l’Amour / Reconnaîtra les siens : il est aveugle et sourd ». C’est dans la « Complainte du sage de Paris », l’antépénultième du recueil. Elle se termine ainsi : « – “Il rit d’oiseaux, le pin dont mon cercueil viendra !” / – Mais ton cercueil sera sa mort ! etc… // Allons, tu m’as compris. Va, que ta seule étude / Soit de vivre sans but, fou de mansuétude ».
Il me semble qu’on a là un assez bon condensé du je-m’en-foutisme mêlé d’inquiétude qui tient lieu de poétique à Jules Laforgue. C’est ce qui le rend intéressant, dans une perspective qui dépasse le cadre de l’histoire littéraire – je vous ai épargné toute référence à cet « inconscient » dont les Complaintes, publiées en 1885, portent la marque. Ce jeu sur les degrés, on ne le retrouve pas chez tous les poètes.