Ah, " Les contemplations " ! Il est des livres qui laissent muets d'admiration, qui se lisent lentement, comme l'on savoure au coin d'un feu de cheminée, confortablement assis dans un fauteuil, une vieille prune murit au cours de longues années dans un fût de chêne. Les " Contemplations " est de ceux-là. Chaque texte est une méditation sur la vie, la mort, le temps qui passe et ses épreuves. Chaque texte pèse et soupèse la vérité de l'instant qui passe, fugace ou pesant. Chaque texte explore dans une langue fluide les liens invisibles qui se tissent entre les phénomènes du monde visible ou invisible.
" Le pont " est de ces textes, où l'esprit contemple le cœur des choses. " Le pont " tisse le lien profond entre le cœur de l'homme désespéré et celui de la prière, qui n'attend rien, ne demande rien mais demeure, disponible à celui qui est enferré dans sa peine.
Le Pont
J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme
Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,
Était là, morne, immense ; et rien n'y remuait.
Je me sentais perdu dans l'infini muet.
Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
Je m'écriai : - Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,
Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.
Qui le pourra jamais ! Personne ! ô deuil ! effroi !
Pleure ! - Un fantôme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetai sur l'ombre un œil d'alarme,
Et ce fantôme avait la forme d'une larme ;
C'était un front de vierge avec des mains d'enfant ;
Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
Il me montra l'abîme où va toute poussière,
Si profond, que jamais un écho n'y répond ;
Et me dit : - Si tu veux je bâtirai le pont.
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
- Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : - La prière.
Deux autres textes m'ont toujours bouleversés, par la simplicité et la puissance de leur évocation. Des textes dans lequel Victor Hugo met en exergue les liens subtils, invisibles mais réels qui relient les phénomènes : " Unité " et " La source tombait du rocher ". Des textes qui par leur profondeur élèvent l'esprit. Ils me font penser à des haïkus japonais, textes condensés dans lesquels en peu de mots l'essentiel est dit.
Unité
Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre à l’heure du couchant;
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
Blanche épanouissait sa candide auréole;
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l’éternel azur,
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
— Et, moi, j’ai des rayons aussi!- lui disait-elle.
Granville, juillet 1836.
La source tombait du rocher
La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse.
L'océan, fatal au nocher,
Lui dit : - Que me veux tu, pleureuse ?
Je suis la tempête et l'effroi ;
Je finis où le ciel commence.
Est-ce que j'ai besoin de toi,
Petite, moi qui suis l'immense ? -
La source dit au gouffre amer :
- je te donne, sans bruit ni gloire,
Ce qui te manque, ô vaste mer !
Une goutte d'eau qu'on peut boire.
Simple mais clair, fluide et si profond que l'on peut les contempler, les méditer confortablement assis sur son fauteuil, au coin d'un bon feu de cheminée, tout en sirotant une vieille prune murie dans un fût de chêne.