Ce récit, présenté sous forme de lettre adressée à son personnage fictif Zuckerman, retrace ce qui apparaît comme des moments fondateurs dans la vie d’écrivain de Philip Roth : son enfance, ses études, son premier mariage, ses tensions avec la communauté juive et, enfin, la conquête de sa liberté.
Au départ, on se dit qu’on est en train de lire une simple autobiographie plutôt qu’une plongée dans l’esprit de l’auteur et de son travail d’écriture. On est frappé par l’importance qu’il accorde à la dichotomie juif/non-juif, ceci se révélant une véritable grille de lecture du monde qui l’entoure, même dans son regard sur les femmes. Celles-ci sont définies en fonction de leur judéité, comme le montrent les portraits contrastés de May et de Josie. La première est idéalisée, tandis que la seconde, épouse du premier mariage, fait l’objet d’un portrait sévère, à charge, oscillant entre condescendance et dureté. Cette vision suscite à la fois malaise et incompréhension quant à la longévité de leur relation.
Mais le véritable tournant du livre survient aux quatre cinquièmes, lorsque Zuckerman prend la parole pour répondre à son créateur. Ce renversement éclaire soudain le texte : à travers ce double fictif, Roth se dévoile et s’autocritique. Zuckerman agit comme un miroir plus sincère, remettant en question la version initiale et réhabilitant en partie des figures comme Josie. Cette mise en abyme, cette cohabitation avec soi-même, à la fois ironique et lucide, interroge et même éclaire le rapport entre vie et écriture chez Roth, et donne au récit une coloration inattendue.